Published On: mar, Juin 13th, 2017

A QUAND LA DÉCOLONISATION DE NOTRE SYSTÈME ÉDUCATIF ?

Le mali a connu un passé glorieux dont il est fier aujourd’hui, mais force est de reconnaître que notre présent ne correspond pas à notre trajectoire passé. Ce passé glorieux était l’œuvre d’hommes et de femmes issus d’un système éducationnel performant qui apprenait à l’enfant à connaître son milieu naturel, à le maîtriser afin de vivre en osmose, en phase, en harmonie avec la société et la nature. L’ambiance sociale était totalement éducative, de sorte que le processus éducatif était permanent.

Depuis la rencontre funeste avec l’occident en quête de nouveaux débouchés économiques au début du 15è siècle, l’Afrique n’a cessé de régresser.

 

Pourquoi avons-nous régressé?

Décimée, violée physiquement et spirituellement pendant plus de 400 ans, l’Afrique est anéantie par la colonisation, la néo-colonisation.

Pour que le système colonial perdure, certains intellectuels occidentaux ont mis au point un ensemble de programmes subtiles et pernicieux de subordination intellectuelle de l’intelligentsia africaine; le plus redoutable de ces programmes de subordination est l’arme éducationnelle.

En effet, en 1917 l’un des théoriciens de cette conquête morale Georges Hardy affirmait:

« Pour transformer les peuples primitifs de nos colonies, pour les rendre plus dévoués à notre cause et utiles à nos entreprises, nous n’avons à notre disposition qu’un nombre très limité de moyens et le moyen le plus sûr, c’est de prendre l’indigène dès l’enfance, d’obtenir de lui qu’il fréquente assidûment nos écoles et qu’il subisse nos habitudes intellectuelles et morales pendant plusieurs années de suite, en un mot de lui ouvrir des écoles où son esprit se forme a nos intentions[1] « .

 

Dans la même lancée, Ferdinand de Saussure soutient:

« Enseignons aux enfants notre langue, inculquons leurs nos idées et la France comptera bientôt par million sinon de nouveaux citoyens, du moins des sujets fidèles et reconnaissants« 

En 1924 le ministre de l’Education Nationale de France déclarait:

« En les faisant intérioriser notre modèle culturel occidental, le système colonial vivra jusqu’à nos petits fils. »

Cheikh anta Diop soutenait de même en  1982 les propos suivants à la télévision Guadéloupéenne: » Lorsqu’un peuple perd le contrôle de son système éducatif et qu’un autre peuple lui inculque les valeurs qu’ils croient être justes et utiles, il n’y a plus de salut pour le peuple dominé, c’est la régression« .

Après 12 années d’indépendance, Joseph Ki-Zerbo constate que « les plats empoisonnés servis sur les bancs de l’école[2] » sont en train de faire leurs effets; les intellectuels ont épuisé leur intellectualité, les cadres n’arrivent plus à « cadrer » l’Afrique, ils sont tous tombés dans le piège inique.

Incapable d’inventer de nouveaux paradigmes, se complaisant dans le statu quo dans l’attente de solutions exogènes aux problèmes endogènes, l’intelligentsia Africaine, perpétue ses habitudes à l’école.

Alors, le système éducatif hérité de la colonisation (toujours en vigueur au Mali et dans la plupart des pays africains) d’essence gréco-latine, véhiculant des valeurs aux antipodes des nôtres est incapable de générer une élite porteuse d’avenir, des cadres efficients et une masse critique de cerveaux capable de propulser l’Afrique, le Mali sur l’orbite du progrès.

 

Pourquoi la réforme de 1962 ?

Les dirigeants patriotiques des indépendances avaient saisi l’envergure et la subtilité du projet colonial.

Le Mali a dès lors opté pour:

  • Une école de masse et de qualité;
  • Une école liée à la vie;
  • Une école qui décolonise les mentalités.

Des efforts colossaux ont permis d’atteindre les deux premiers objectifs, en témoigne le nombre de cadres compétents qui ont fait la fierté et la réputation du Mali.

Pourquoi la reforme de 62 ne pouvait qu’échouer quant à la décolonisation des mentalités?

Juste après les indépendances la majorité des pays francophones ont gardé quant au fond et à la forme le même système hérité avec des touches mineures.

Le Mali, a voulu opérer la rupture, mais avait-il les ressources intellectuelles?

Le support des cours (documentations) était pour la grande majorité élaboré par les mêmes colons et la plupart des africains étaient intellectuellement aliénés de sorte qu’ils ne pouvaient pas s’extirper des canons coloniaux.

C’est ainsi qu’un savant comme Cheikh Anta Diop a été écarté dans la majorité des programmes africains; qu’aucun savants ou inventeurs noirs n’est mentionné dans l’histoire des inventions du 18è siècle, que les savoirs et savoirs faire africains n’ont pas leurs places à l’école, que nulle part dans les programmes on ne fait allusion à la contribution de l’homme africains à la civilisation de l’universel…

Aujourd’hui, les programmes n’ont pas fondamentalement évolué depuis la reforme de 1962 ,  les révisions de programmes en général correspondent à des exercices de répartition de chapitres entre les différentes séries et classes; on se demande parfois à quel fin obéit ces programmes qui sont longs et lourds, sinon à celui d’abrutir les enfants et les empêcher de réfléchir.

   

« Les jeunes africains partent de quelque part; les conduire sans s’inquiéter de saisir d’où ils viennent, c’est faire non point de l’éducation mais de l’élevage[3] » martelait Joseph Ki-Zerbo

L’élevage _ Et comme des moutons de panurge,  l’élite africaine, les intellectuels et les dirigeants majoritairement servent consciemment ou inconsciemment les intérêts des colons (francophonie, culture de rente, exploitation de nos ressources naturelles…).

Les Faits 

Le but de cet article est d’interpeller les acteurs de l’école par rapport à la qualité de la nourriture intellectuelle que nous donnons à nos enfants.

L’on ne peut restituer que ce que l’on a consommé, et le rôle des sciences humaines est capital dans la formation de la conscience individuelle et collective.

L’enfant apprend à être fier de sa famille, de son village, de son pays, de son continent parce que dès l’enfance on le lui a appris, parce qu’on lui a inculqué les vertus cardinales qui constituent son identité sociale.

Les sciences sociales (du primaire à l’université en passant par le secondaire) sont enseignées comme des matières incolores, inodores, et sans saveurs sous le manteau de l’universalisme, contribuant ainsi à tuer l’esprit critique de l’apprenant.

Pour des jeunes nations émergentes ayant subies toute sorte de crimes, ces disciplines devraient être des points d’ancrage de la mémoire collective pan- africaine.

Nous nous déprécions, dévalorisons, infériorisons, à travers notre propre système éducatif. C’est cette négro phobie inconsciemment diffusée, que nous allons nous évertuer à montrer tout en prenant le soin de proposer des pistes de réflexion.

 

  • Les apprenants savent-ils l’origine de leurs langues maternelles?
  • savent-ils l’origine des noms qu’ils portent?
  • savent-ils qu’il existe des savants et inventeurs noirs?
  • savent-ils que la science était une tradition africaine?
  • savent-ils que ce sont leurs ancêtres qui se sont révélés les premiers Dieu?
  • savent-ils que la philosophie est une création de leurs ancêtres
  • savent-ils à quel point l’Afrique a contribué à la civilisation de l’universel?
  • savent-ils ce qui a eu lieu à kouroukanfouga?
  • savent-ils l’origine et tous les aspects de la parenté à plaisanterie?
  • Savent-ils que la colonisation n’a aucunement été bénéfique à l’Afrique?
  • Savent-ils que nous ne sommes pas souverain?
  • savent-ils que leurs ancêtres ont existé des milliers d’années avant l’existence de toutes autres races?
  • connaissent-ils les femmes maliennes qui ont joué un rôle historique?
  •  savent-ils quelles missions historiques ont-ils a remplir?
  • savent-ils pourquoi ils ont régressé?
  • savent-ils qu’ils n’ont pas le monopole du malheur, de la régression, qu’ils peuvent renaître?
  • Connaissent-ils bien le Mali, l’Afrique?
  • Connaissent-ils les enjeux du futur?
  • savent-ils, connaissent-ils…?

Souvenons –nous une fois de plus que les jeunes africains partent de quelque part; les conduire sans s’inquiéter de saisir d’où ils viennent, c’est faire non point de l’éducation mais de l’élevage ».

Nouvelles perspectives

  1. Doter les différents ordres d’enseignements de manuels scolaires, conçus et éditer au mali,
  2. Mettre des équipes pour concevoir des instruments d’expérimentation avec les moyens dont nous disposons au lieu d’importer du matériel très coûteux à l’extérieur. Les avantages sont multiples: l’argent dépensé peut servir à stimuler les génies locaux et à créer le cadre pour leur émergence;  » il faut un terrain d’incubation pour l’éclosion du génie, ni Pascal, ni Einstein n’ont poussé au hasard[4] »
  3. Valoriser la fonction enseignante par la motivation
  4. Mettre des équipes de réflexion sur les programmes en tenant compte de l’environnement évolutif des tendances technologiques, scientifiques, de la psychologie des élèves de plus en plus jeunes et du futur que nous nous imaginons,
  5. mettre une commission de réflexion pour développer une culture scientifique à l’école;
  6. connais toi toi-même, tel devrait être le leitmotiv de l’enseignement en sciences humaines,
  7. les inspecteurs doivent pleinement jouer leurs rôles,
  8. privilégier les études comparatives,
  9. développer une conscience pan-africaine par l’enseignement des idéaux du pan africanisme,
  10. nos valeurs culturelles ne sont pas des invariants, elles sont  actuellement en perte de vitesse, c’est pourquoi il faudra introduire des valeurs telles que le maya, la diatiguiya, le sinangouya, la morale, la politesse etc,
  11. développer progressivement les langues nationales afin qu’elles prennent le relais des langues étrangères dans le futur. Pour cela introduire dès la dixième les langues nationales comme des langues vivantes,
  12. dans les séries scientifiques, le cumul de lacunes par les élèves est un grand handicap quant à la compréhension des leçons suivantes et pour les études supérieures Il faut donc élaborer des programmes dont on  est sûr de terminer et veiller à ce que ces programmes soient achevés,
  13. Adapter l’école aux réalités du moment en la rendant dynamique Pour atténuer les pressions auxquelles sont soumis les professeurs (arrangement de notes), éliminer les moyennes de classe dans le calcul de la moyenne d’admission au baccalauréat; seule la moyenne obtenue au bac donne droit au bac, alors les établissements publics et privés seront sur le même pied d’égalité,
  14. Les élèves sont de plus en plus jeunes, ils aiment s’amuser, ils ont de l’énergie à revendre, il faudrait canaliser cette énergie débordante en rendant l’école attrayante C’est pourquoi il faut absolument des laboratoires pour qu’ils manipulent, des excursions d’études, et une culture du loisir au sein de l’école. Le loisir est indispensable à l’éveil et à l’épanouissement du mental de l’élève; nos ancêtres l’ont si bien compris que le jeu, les jeux étaient des canaux d’apprentissage,
  15. Le Mali n’a qu’un seul lycée technique, et quel lycée technique? Si nous voulons créer des emplois pour les jeunes, il nous faut développer l’enseignement technique, professionnel. Il est aussi nécessaire de créer des écoles d’élite où nul n’y accède s’il n’est architecte ou géomètre,
  16. L’école doit fonctionner comme une entreprise mue par un devoir de résultats. Pour cela il faudrait que les premiers postes de responsabilité des différents établissements (école fondamentale, lycée, faculté) soit des postes électifs. C’est l’une des pistes pour la dépolitisation de l’école, car c’est la compétence qui est recherchée,
  17. La formation des formateurs est un pilier essentiel du dispositif éducationnel et relève du rôle de l’Etat et des comités pédagogiques,

 

Comment réussir et où trouver les moyens?

L’école reviendra à l’école le jour où:

  • les dirigeants politiques, les enseignants donneront le bon exemple par leur comportement, car le porc ne peut pas être professeur d’hygiène,
  • l’Etat, investira 2/3 de son budget pendant un certain nombre d’années (Ex, un investissement massif a été fait pendant la CAN 2002 et aujourd’hui on ne parle plus d’infrastructure en football), le tout est prioritaire ne résoudra aucun problème,
  • l’on fera recours à l’effort populaire d’investissement,
  • Les médias (télévision, radio, presse écrite) contribueront à l’éducation des enfants du Mali par des émissions à portée pédagogiques.

 

Conclusion

Nous espérons faire prendre conscience par cet article de la nécessité de décoloniser les esprits.

« En Chaque africain dort un bâtisseur de Nations dont une bonne éducation devrait pouvoir réveiller » professait Cheikh anta Diop en 1984 à Niamey.

 

Amenophis I TRAORE

Assistant à la FAST

E mail: amenotra@yahoo.fr

Tel 645 97 79

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