Published On: mer, Juil 26th, 2017

DISCOURS DE MODIBO KEITA

Modibo-KeitaDiscours prononcé par Modibo Keïta à U.A, 24 mai 1963

Mes premiers mots sont pour rendre un vibrant hommage au Gouvernement d’Éthiopie, et particulièrement à Sa Majesté l’empereur, qui ont su créer les conditions les meilleures à la tenue de cette Conférence, par leur fraternelle hospitalité et leur dévouement enthousiaste et constant à la Cause Africaine.

S’il est des occasions où des peuples se glorifient à juste titre de leurs réalisations, la Conférence qui nous rassemble à Addis-Abéba est de celles-là.
Réunir autour d’une table la grande famille africaine divisée par plusieurs siècles de colonisation, est une grande victoire sur la diversité des peuples, des langues et des religions qui caractérise notre continent.
Faire conférer autour de la table ronde trente et un États africains, encore tout imprégnés du nationalisme fervent qui, il y a peu d’années, les menait à l’indépendance, organiser la coopération entre des pays comme les nôtres fermement attachés à leur souveraineté récemment acquise, aura été un événement unique dans l’histoire du monde.
Voilà qu’avant même sa totale libération, l’Afrique Nouvelle marque de sa sagesse et de son amour du prochain, l’Histoire des relations entre nations.
Un tel honneur nous impose de réussir, au nom des peuples qui ont leur confiance en nous pour les guider vers leur unité, au nom de l’humanité à qui notre rencontre redonne un nouvel espoir, au nom aussi, Monsieur le Président, de notre honneur et notre fierté d’africains, face à ceux qui continuent de nous dénier toute capacité de nous entendre, de nous diriger nous-mêmes, et d’élever en commun un édifice durable.
C’est en ayant présentes à l’esprit ces obligations, que la République du Mali apportera sa contribution positive à cette rencontre.
Pour promouvoir et construire l’Afrique Unie, nous nous laisserons hanter volontiers par les dangers que recèle une Afrique divisée.
Il n’est pas possible de laisser subsister plus longtemps l’opposition savamment encouragée entre les groupes d’États ; nous irions au-devant d’un clivage de notre continent en blocs antagonistes, et préparerions le terrain le plus propice à la transplantation dangereuse de la guerre froide sur le sol de notre patrie commune.
La période que nous voulons aujourd’hui dépasser doit nous servir de leçons : aux oppositions stériles doivent maintenant succéder l’entente fraternelle, la tolérance qui n’ont jamais cessé de présider aux relations entre nos populations. Ce moment où le Président du Sénégal, le Président Senghor, donna la parole au Président Modibo Keita de la République du Mali, est le témoignage le plus éclatant de ce que peut la volonté d’hommes résolument attachés à l’Unité Africaine.
C’est alors que nous pourrons aborder les problèmes qui continuent de se poser à nous.
N’est-il pas vrai en effet que nous nous sommes tous proposé, comme nos peuples, de rétablir et de sauvegarder notre dignité ?
L’Unité Africaine exige de chacun de nous le respect intégral, le maintien des frontières actuelles de nos États respectifs, frontières héritées du système colonial. Si réellement, nous sommes les uns et les autres animés de la volonté ardente de faire l’Unité Africaine, il faut que nous prenions l’Afrique telle qu’elle est ; il faut que nous renoncions aux prétentions territoriales si nous ne voulons pas instaurer en Afrique ce que l’on pourrait appeler « l’Impérialisme Noir ». Car, pour nous, l’impérialisme n’est pas le fait d’un pays, d’un continent ou d’un bloc. L’Impérialisme, c’est cette manifestation de la volonté de domination d’un homme sur un homme, d’une société sur une société, d’un peuple sur un peuple. C’est celle de vouloir à tout prix imposer aux autres son mode de pensée, son mode de vie, son mode de développement politique et économique.
Il est donc nécessaire, il est même indispensable que, d’une manière concrète, nous mettions un terme à tous les éléments de division : le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de chaque État doit être concrétisé par un engagement, un pacte multilatéral de non-agression, garanti par chacun des Etats ici réunis. La conclusion d’un tel accord renforcera les relations interafricaines, réduira dans ce domaine les ingérences extérieures et ouvrirait une heureuse perspective à la coopération africaine dans le domaine de la défense et de la Sécurité.
Dans le cadre ainsi défini, un organisme de conciliation inter-Etats, que nous devons mettre en place, pourra répondre à notre attente dans le règlement des différends qui opposent les pays africains.
Monsieur le Président, vous avez sans doute deviné la volonté de mon pays de ne point exciper de la position privilégiée que lui confère l’article 48 de la Constitution du Mali qui prescrit l’abandon partiel ou total de souveraineté au profit de toute construction africaine viable.
Dans la perspective de réalisation d’une unité complète, le Peuple du Mali a choisi d’examiner avec discernement les réalités de notre continent et les expériences des États frères.
Quelles sont ces réalités ? Ici, il a été affirmé que le système colonial a divisé l’Afrique, c’est vrai sous un certain rapport ; mais l’on peut aussi dire que le système colonial a permis à des nations de naître. En effet, si nous prenons certaines parties de l’Afrique, dans la période précoloniale, l’Histoire nous a appris qu’il y avait là une poussière de royaumes et d’empires, qui se définissaient selon des tribus ou des ethnies, mais qui aujourd’hui dans certains États ont transcendé ces différenciations pour constituer un État, un véritable État. C’est là aussi des réalités dont il faut tenir compte, pensons-nous, si l’Unité Africaine veut être effective et durable. Car, si nos Nations Africaines devaient se définir comme des entités ethniques, parlant la même langue, ayant la même psychologie, eh bien, on ne trouverait en Afrique aujourd’hui aucune véritable Nation. La République du Mali, par exemple, est constituée d’une dizaine de races, qui ont transcendé leurs différenciations ethniques et tribales, certes, pour constituer aujourd’hui la République du Mali. Mais, est-ce que nous n’avons pas des Songhaïs qui par le fait de grands mouvements humains se sont trouvés au Niger et ailleurs ? Est-ce que nous n’avons pas des Foulbés, des Toucouleurs, qui, au cours du développement de l’Histoire, se sont retrouvés en Guinée, dans le Nord Cameroun, au Nigeria ? Ainsi vouloir partir d’une telle définition de la Nation, exiger que la République du Mali soit constituée essentiellement ou de Mandingues, ou de Foulbés, ou de Songhaïs, nous eût posé des problèmes, bien des problèmes avec bien de nos voisins.
C’est cette réalité dont il faut tenir compte. Notre continent présente également un autre trait de caractère d’égale importance. Des États africains, selon le système colonial, et selon aussi le degré de développement de la lutte des masses populaires, se sont orientés vers telle voie nouvelle de construction, pendant que d’autres continuent à suivre, dans leur développement économique, la ligne tracée par l’ancienne puissance coloniale ; d’autres se sont engagés dans une forme précise de construction, je veux parler de la construction socialiste. D’aucuns enfin ont choisi une voie intermédiaire et tout cela, compte tenu des réalités de leur Etat. Mes chers frères, du jour au lendemain, il n’est pas possible d’effacer d’un coup de pinceau toutes ces réalités. Vouloir le faire,’ ce serait préparer à l’Afrique des lendemains difficiles. Je puis d’autant plus vous en parler librement que j’en ai fait, tant sur le plan de l’organisation politique que sur le plan de l’organisation étatique, des expériences que je ne regrette guère, parce qu’elles ont été une école pour moi et mes amis.
Excellence, vous devinez d’ores et déjà la position de la République du Mali face à l’Unité Africaine, cette unité que chacun de nous, dans nos Etats, a placée en tête de son programme d’action.
Il s’agit, selon nous, de mettre en commun nos possibilités et nos potentialités, pour aller de l’avant, dans le respect des options de chacun, voilà l’exigence du peuple de la République du Mali, de son Parti l’Union Soudanaise- R.D.A. qui, depuis notre Congrès du 22 Septembre 1960, s’est engagé résolument et irréversiblement dans la voie de la construction socialiste de son pays.
Honorables frères, l’entreprise commune ne peut se situer en dehors de la volonté de dignité et de personnalité qui nous anime, et qui, à cet égard, doit trouver à Addis-Abéba une expression toute nouvelle dans l’appui- que dis-je —dans notre engagement matériel, moral et militaire, au sein d’une croisade ouverte contre les colonialistes. Il serait bien illusoire en effet, aux responsables que nous sommes, de vouloir jouer le rôle que nous souhaitons, tant que tout près de nous, quelquefois à nos frontières, nos propres frères sont réduits à l’esclavage, ou ravalés au rang de bêtes, de par la seule volonté des colonialistes attardés qui n’ont rien compris à l’histoire, et de racistes d’Afrique du Sud.
Le problème ici est grave et affecte la conscience de l’humanité entière. Certes, l’opprobre unanime des membres de l’Organisation des Nations Unies, l’aide constante et courageuse des Etats anti-impérialistes et notamment des pays frères d’Asie en apportent le témoignage.
Ceci n’empêche que le problème est d’abord et essentiellement nôtre, que ce qui se passe en Angola, au Mozambique, en Rhodésie du Sud, en Afrique du Sud… s’inscrit en faux contre tout ce que nous proclamons, s’oppose à des aspirations les plus légitimes, et se dresse là comme une injure à toute notre âme d’Africains.
Il est temps, il est grand temps d’en finir; notre organisation commune doit en faire sa première préoccupation, et décider, ici même, le recrutement dans nos Etats, de volontaires pour la libération de ces territoires, engager les gouvernements à assurer le transport sans restrictions des armes et munitions destinées aux patriotes, et à alimenter un Fonds Commun de Solidarité pour soutenir nos frères engagés dans le combat de libération.
Chers frères, dans ce domaine, comme dans celui de l’organisation commune que nous entreprenons, la Conférence d’Addis-Abéba se doit de rejeter les sentiers battus des forums interminables et creux qu’ont été, hélas, bien des conférences africaines.
Il y va de la dignité de notre Afrique, du sérieux de notre organisation commune.
Je ne saurais poursuivre sans attirer à votre attention le danger des subversions en Afrique. En effet, vous savez que dans certains Etats résident des nationalistes d’autres Etats, actuellement indépendants. Si nous voulons réellement réaliser l’Unité Africaine, basée d’abord sur la confiance des uns vis-à-vis des autres, il est essentiel que cette situation puisse trouver une solution. Ce que nous pourrons recommander, c’est de ne pas perdre de vue que l’Unité Africaine passe d’abord par l’Unité Nationale. Il serait souhaitable que les Etats africains dont certains ressortissants ont été obligés de se réfugier à l’extérieur, leur tendent la main et leur facilitent le retour au foyer et dans la Patrie commune.
Dignité des Africains colonisés, et aussi unité des Etats ici représentés ! La tâche n’est pas facile. Les expériences des uns et des autres concourent à reconnaître la nécessité de la création d’une harmonisation là où l’on peut, et aussi poussée que possible.
A cet égard, notre délégation salue avec joie les résultats des travaux de la Conférence préliminaire des Ministres des Affaires étrangères, ses recommandations qui ont exposé en termes clairs les divers aspects de la coopération interafricaine, et que pour ma part je m’interdis de reprendre à cette illustre tribune.
Notre attention ici portera sur la création du Comité Economique et Social qui étudiera et organisera la coopération dans les domaines économique, social, culturel, ainsi que dans le cadre des communications et des transports. Dans le cadre des attributions de ce Comité pourrait être trouvée une solution heureuse au problème préoccupant de l’organisation et des modalités d’octroi de l’aide extérieure.
Ainsi, dans le domaine du commerce extérieur, le Comité œuvrerait à l’harmonisation rapide des nomenclatures douanières, à l’organisation d’un système international de transit, et encouragerait la coopération administrative en matière douanière. Le Comité Economique et Social entreprendrait l’étude des possibilités d’harmonisation de législation commerciale en vue d’éviter la double imposition. En même temps, il mettrait en place une Organisation de l’Aviation civile et pourrait convoquer une conférence en vue de la création d’une Compagnie Africaine de Navigation Maritime. C’est ce Comité aussi qui pourrait se charger de créer une Organisation Africaine de Banque.
Il mettrait un soin particulier à étudier les possibilités de création d’une Communauté Economique Africaine avec, y compris, les effets des groupements économiques extérieurs sur l’économie de notre pays.
De même, il est de première urgence d’organiser la défense des prix de nos matières premières par la création d’un Fonds Commun de Stabilisation des Prix.
La recherche systématique des moyens de coordination des plans de développement tant à l’échelon du continent qu’à celui de la région dans les domaines de l’industrialisation, des transports, de l’énergie, demeurera l’une des tâches les plus importantes de ce Comité.
Honorables frères, les activités que voilà aideront, j’en suis sûr, à dégager progressivement une attitude commune face aux problèmes économiques mondiaux, et mèneront à la formation d’un front commun dans les conférences économiques internationales, pour la défense des intérêts de nos peuples et de nos États.
Sa Majesté, Monsieur le Président, j’ai paru insister sur les questions de coordination économique ; je ne sous-estime pas pour autant l’importance particulière des autres structures.
Je ne veux surtout pas négliger les conceptions politico-économiques dans un monde et un domaine où se précisent jour après jour les tendances assimilatrices que nous connaissons. J’ai bon espoir que dans tous nos débats, nous demeurerons vigilants pour ne pas donner prise à de telles manœuvres : l’Afrique trouvera son salut dans l’application quotidienne scrupuleuse du non-alignement entre les deux grands blocs.
Les États africains unissant leurs efforts doivent élaborer une politique africaine indépendante, ce dans tous les domaines, et au regard de laquelle un Etat non africain, une puissance ou un groupe de puissances sera libre de se définir. Ensemble, nous devrons prendre en même temps que l’engagement solennel de réaliser l’unité et la coopération africaine, celui de ne jamais faire de notre organisation l’instrument d’un Etat ou d’un groupe d’Etats. Je ne veux point ignorer non plus les autres domaines, où, quelles que soient les difficultés, les Etats peuvent œuvrer ensemble et unir leurs efforts.
Mais il en est un, où la coopération a été fructueuse : c’est celui de nos peuples, plus particulièrement de nos organisations de masse. La coordination de leurs actions sur l’ensemble du continent a été le levain puissant de la lutte de libération de nos pays. Leur collaboration avec les frères d’Asie a imposé depuis des années déjà le Tiers-monde à la conscience internationale.
Ciment de l’unité de nos peuples encore colonisés, ils constitueront demain tout naturellement le ferment de l’Afrique nouvelle. Notre rencontre peut et doit suggérer une formule de coopération dans ce domaine, où l’affiliation, hélas, aux organisations internationales apparaît comme le principal obstacle à surmonter. Alliance horizontale d’abord au niveau de l’Afrique, coopération verticale ensuite avec les autres organisations internationales, telle est la position de la République du Mali.
Sa Majesté, Monsieur le Président et chers frères, je sais combien vous ressentez avec moi l’honneur que nous confie l’Histoire de bâtir l’Afrique libre, unie et prospère pour laquelle tant des nôtres ont payé de leur vie. C’est pourquoi tout au long des travaux, ma délégation et moi-même joindrons notre enthousiasme au vôtre pour l’honneur, la liberté et l’unité de l’Afrique.
Dans quelques jours nous nous séparerons, après avoir arrêté des décisions, voté des résolutions qui soulèveront beaucoup d’espoir en Afrique, bien des appréhensions dans d’autres parties du monde, mais aussi provoqueront bien des sourires sceptiques. Aux noms de nos peuples, nous aurons pris des engagements pour la coopération de nos États, des engagements en faveur de nos frères écrasés sous le joug de la domination coloniale ou de l’humiliation raciale. Bousculant tous les obstacles, méprisant toutes les pressions, nous devrons alors passer, point par point, aux actes concrets, n’ayant en vue que les idéaux de libération et d’unité africaines.

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