Published On: lun, Nov 7th, 2016

DJEKI-LA-NJAMBE INONO: INTRODUCTION A LA FIGURE DU HEROS

Avant-Dire :

Djèki-la-Njambé Inono est le nom du héros dont nous allons maintenant parler. « Le mot Jèki, note Bekombo Priso, signifierait la puissance prodigieuse attestée chez le vainqueurle triomphateur; et, comme tel, le nom ainsi attribué au héros tendrait à lui conférer la stature d’un demi-dieu dérivé de Njambé dont il est le fils, puisque ce dernier nom est lui-même interprété comme l’appellation archaïque de Nyambé, Dieu créateur de l’univers qui, dans sa toute-puissance, exprimerait alors la totalité divine. Quant au troisième terme Inono, ce serait un attribut s’appliquant à ce qui durequi est éternel (…) » (Manga Bekombo Priso, Défis et Prodiges…, pp.34-35).

Le récit sur lequel nous fondons cette étude a été recueilli par Manga Bekombo Priso auprès du conteur Jo Diboko’a Kollo à Bonabèdi, dans la banlieue de Douala (Cameroun), au cours d’une nuit de 1969.

Comme le mentionne Bekombo Priso : « L’histoire de Djèki-la-Njambé Inono est racontée dans toute la partie centrale et orientale du pays côtier (Cameroun) : dans la région de Kribi, à Limbé, par les Ba-Tangaet les Ba-Noo; on pense qu’elle a pris naissance chez les Ba-Limba répartis dans le bassin de la Sanaga, principalement sur la rive droite de ce fleuve où ils côtoient les Pongo, en partie également implantés au nord de la ville de Douala; enfin les Dwala qui occupaient seuls les deux rives du Wouri et qui font aujourd’hui de cette œuvre la pièce maîtresse de leur patrimoine culturel ». (Défis et Prodiges…, p.27).

 

1)     Le mariage de Njambé :

Njambé, homme cultivé et d’expérience qui avait passé toute sa vie à apprendre et à tout savoir, réalise qu’il lui reste une chose inconnue : le mariage. Il décide de se marier. Il parcourt les quatre coins de son monde et finit par trouver femme à sa mesure dans l’Ouest. Il rencontre Engomè, la plus belle fille du pays, à la douce lumière qui annonce le lever du jour. Peu de temps après, la jeune mariée, Engomè, est enceinte.

Explication de texte :

Njambé c’est l’image du Soleil, comme Ousiré, il est « l’homme qui avait appris à tout faire », et parcourt les quatre coins du monde au début du récit initiatique. Il rencontre Engomè (Aseta), l’image de Nout, dans le Ciel inférieur (la Douat), au moment qui précède le lever du jour, la naissance du Soleil qui sort des entrailles de la Déesse-Mère, Djèki lui-même, le Fils, c’est-à-dire Hor (Horus).

2)     La Naissance du Héros

Engomè reste à l’état de grossesse pendant plus de deux ans ! L’inhabituelle durée de cette gestation ayant servi au héros non-né à confectionner lui-même des armes dont il fera usage sa vie durant. « C’est moi, Djèki; moi, fils de Njambé, qui me trouve dans ton ventre ! Surtout, ne prête pas attention à ce que te dit mon père ! C’est moi, ton fils qui te parle : retiens bien cela. Sache également que tout le temps écoulé depuis le moment où j’aurais dû naître a tout simplement servi à constituer mon équipement ! ».

Engomè accouche d’abord de ces objets. « Toutes sortes d’objets et toutes sortes de choses : des flèches et des machettes, des haches, des frondes et un fétiche-oracle dénommé Ngalo, un bouclier, une pagaie à neuf pointes, un fusil et des pagnes de lutteur, l’onguent magique qui rend invisible. Elle enfante ensuite des lames tranchantes et des tessons de bouteilles. Car Djèki devait naître étendu sur ces objets blessants. Avec un débit tel qu’on eût dit un flot de cailloux se déversant d’une benne, Engomè enfanta une énorme quantité de lames et de tessons de bouteilles qui s’écoulaient et s’étalaient par terre, y formant ainsi un épais tapis ! Djèki arriva et se roula vigoureusement et longuement sur ce mélange de lames et de tessons de bouteilles. Il ne fut point blessé, bien au contraire, c’est lui qui écrasa ces objets, les transformant en une matière aussi douce que du coton ! Sa mère, effrayée, s’exclama. Dieu ! De quelle race est donc cet enfant qui se roule sur des lames de verre comme dans une couverture ! »

« Je suis Djèki, ton fils (…), mais je ne dépends pas de toi; je ne t’appartiens pas (…). Je devrais plutôt dire que c’est moi qui t’ai enfantée car, en fait, c’est bien de cela qu’il s’agit ». Djèki naquit avec la capacité de paraître et de se comporter alternativement en enfant et en adulte. Dans le récit de Diboko’a Kollo, Djèki se déplace librement dans le temps : bébé qui accompagne sa mère au champ, attaché sur son dos, il se transforme aussitôt en adulte pour accomplir son travail, puis redevient le bébé initial. Dans d’autres versions produites par d’autres conteurs, ce déplacement intervient dans l’espace : à sa guise, Djèki sort du ventre maternel et y retourne après avoir étonné le monde.

Explication de texte :

Djèki, c’est Hor (Horus). L’utérus d’Engomè, la mère, est comme la résidence personnelle de Djèki, le fils; il le quitte et le réintègre à sa guise, comme le Soleil dans le sein de Nout. Le sein maternel est le lieu où Djèki retourne toujours pour puiser sa nouvelle force. Pour exprimer cette idée le conteur Diboko’a Kollo dit : « Djèki rentre chez lui » ou « Djèki retourne chez sa mère ». Engomè c’est la matière d’où Djèki tire les objets et les instruments qui lui permettent de triompher. L’outil-allié de Djèki le plus important est son oracle, Ngalo, qu’Hélène Kingue Ntome Kouo identifie à la conscience de Djèki, sa réflexion personnelle, mais aussi une forme de connaissance supérieure que l’on détient par divination (H. K. Ntome Kouo, La figure du héros dans les textes camerounais et français, p.169). Ngalo restitue la figure de Djèki dans celle d’Hor (Horus) car, comme le rappelle Donatien Nshole Babula, chez les Basakata, Ngalo est un nom pour la Divinité qui signifie « le propriétaire du Ciel » (D. Nshole Babula, Une relecture africaine de la sacramentalité du mariage…, p.176).

Rappel : Nous avons mentionné les Basakata, peuple habitant l’actuel Congo, sans préciser la pertinence de cette allusion au regard du récit initiatique que l’on attribue aux peuples du Grand Littoral du Cameroun. C’est ici que l’origine Balimba du récit rappelée par Bekombo Priso prend tout son sens. En effet, l’histoire officielle établie les Duala sur les rives du fleuve Wuri dans la deuxième moitié du 16ieme siècle (vers 1575). Le peuple nouvellement arrivé du Bassin du Congo aurait trouvé Bassa et Bakoko sur les lieux avec lesquels fut nouée une alliance. Il n’existe malheureusement pas d’études fiables sur la migration des Duala depuis le Bassin du Congo jusqu’au Golfe de Guinée; toutefois, les similitudes observées entre les languesDuala et Lingala permettent d’établir une même origine. En outre, il y a lieu de rappeler la distinction qu’il faut établir entre l’agglomération urbaine actuelle dont le nom est orthographié « Douala », et la famille bantu issue du prince-fondateur Ewalé dont le nom a été successivement transformé en Diwala, puis en Duala ou Dualla (par les Anglais et les Allemands), enfin en Douala, par les Français. Le mot ewalè est constitué du verbe wala (partir) et du préfixe e-; en langue dwala, ewalè-walè désigne le vagabond, celui qui part successivement dans toutes les directions. Étymologiquement et historiquement parlant les Duala constituent un groupe de migrants (dixit M. Bekombo Priso). Ainsi, la « langue Duala » désigne la langue que parlait Ewalé, l’Ancêtre éponyme du peuple, au moment de la migration vers la côte. Il s’agit d’une langue que l’on peut qualifier de « congolaise ».

Littoral du Cameroun. Nous rappelons la situation géographique du pays Ba-Limba et celle des territoires qui lui sont limitrophes.

Selon Nshole Babula, deux hypothèses expliquent le terme Basakata, peuple qui traduit Ngalo par le propriétaire du Ciel : « Pour M. Bompere, ce terme serait une déformation par les Blancs du terme Basaareou Basare qui signifie originaires du Sahara. (…) La deuxième hypothèse est de Beylin pour qui l’appellationBasakata vient de la fusion de deux mots : Basa qui signifie à l’intérieur, et Itaka qui est l’ancienne désignation de la rivière LukenieBasakata signifierait donc littéralement les gens qui habitent à l’intérieur de la Lukenie. (D. Nshole Babula, Une relecture africaine de la sacramentalité du mariage…, p.174). L’auteur ajoute que cette dernière hypothèse va dans le sens de celle qui situe l’origine des Basakata à l’Ouest du Congo, en passant par le Cameroun. On trouve un appui à cette thèse dans le témoignage de Monseigneur Eugène Moke, évêque auxiliaire de Kinshasa qui releva en 1956 lors de sa participation au congrès de l’Enfant africain au Cameroun une grande ressemblance linguistique entre la langue Basa du Cameroun et celle des Basakata du Congo. La proximité géographique qui persiste aujourd’hui entre les Balimba et les Basa du Cameroun autorise une similitude de mots dans les deux langues. Celle-ci permettrait d’établir Ngalo dans « le propriétaire du Ciel », ce qui est conforme à l’image de Djèki.

La Rivière Lukenie en Pays Basakata (Congo)

Comment établissons-nous le lien entre « Ngalo » et « Hr » ?

D’un point de vue linguistique, il s’agit stricto sensu du même mot. En effet, le « h » trouve des correspondances attestées avec le « ng », le « kh » ou encore le « dj ». Le « r » se réalise en « l » suivant les règles de correspondances phonétiques. Ainsi, « Hr » dont la forme grécisée est « Horus », devient Ng(u)Ru, Ng(o)lo, Ng(a)l(o), Ng(a)l(a), Kh(o)r(o), Kh(u)r(u), Dj(o)R(o), etc., dans les langues kémites offrant des sons gutturaux, ce qui n’est pas le cas pour les langues dites indo-européennes. Ainsi, le squelette consonantique est toujours le même, seules peuvent variées les voyelles. Et la certitude du nom vient avec la compréhension qui l’accompagne. « Hr » est toujours associé à l’idée de haut, d’Ancien, d’Au-dessus, de ciel, de visage, de faucon ou rapace, etc.,

Le « Ciel » de l’expression Ngalo, « propriétaire du Ciel », ne doit pas être perçu au sens propre, mais au sens figuré qui l’identifie à l’utérus comme dans l’expression Hwt-Hr (Hathor), la Demeure d’Horus, qui offre la même compréhension. D’autant plus que le terme « Ciel » dérive du grec aithô, « éther », du latinaestus, qui a le sens de « foyer », de « temple », de « sanctuaire ». Le Ciel c’est l’utérus où retourne épisodiquement Djèki, et d’où le héros ressourcé tire sa force. Précisons qu’Hwt-Hr (Horus), en tant que parèdre d’Hr (Horus) est l’autre facette du principe incarné dans le Fils. Les littérateurs traduisent Ngalo paroracle ou divination. À Kemet, il a existé des oracles d’Hwt-Hr (Hathor), notamment à Dendérah. En Grèce, l’un des oracles les plus courus était celui de Delphes, consacré à Apollon, figuration grecque d’Hr (Horus). L’oracle est bien une tradition associée au héros.

 a) Premier exploit de Djèki : L’Art du Jet.

« Vous le savez bien : qui manque la cible et perd à ce jeu, risque la mort : car on est saisi et projeté violemment au fond d’un précipice; de quoi se briser le corps en deux ! ».

Le Ngoti est un jeu d’adresse soumis à des règles très strictes, le perdant étant exposé à la mort. Ce jeu, aujourd’hui interdit consistait à atteindre, par le jet d’une lance, une boule végétale fixée au bout d’une corde et qu’on faisait tourner rapidement. Ici Djèki manifeste sa maîtrise inégalée du mouvement.

Le mouvement et l’adresse sont les attributs du héros. Hor (Horus) contre Seth, Apollon contre Python, etc.,

b) Deuxième exploit de Djèki : La chasse au crocodile.

Le vieux crocodile immense qui avait rendu malaisée l’activité de pêche et impraticable la berge du fleuve, a été fasciné et capturé par Djèki. Le héros manifeste ainsi sa maîtrise totale du milieu aquatique.

Le milieu aquatique est récurrent dans les récits initiatiques rapportés à la figure du héros. C’est Hor (Horus) dans les marais. C’est Hercule dans la vallée du Sangaris, tuant le serpent monstrueux qui désolait toute la région. Le héros doit dominer tout ce qui rampe. L’élément aquatique est rapproché du liquide amniotique dans lequel baigne le fœtus.

c) Troisième exploit de Djèki : L’Aigle appelé Kambo

Djèki parvient à tuer l’oiseau Kambo qui semait la terreur dans tout le village et empêchait la cueillette des noix de palme. Le héros manifeste ainsi une maîtrise totale du ciel. Il doit dominer tout ce qui vole.

d) Quatrième exploit de Djèki : Bâtir la maison

Quelques instants avant que l’orage n’éclate, Djèki réalise la prouesse de construire la grande maison destinée à accueillir toute la famille. Par cet exploit, il manifeste une maîtrise totale du temps.

e) Cinquième exploit de Djèki : La capture des hirondelles

Cherchant à satisfaire une nouvelle exigence de son père, Djèki est appelé à vaincre la pesanteur, à maîtriser l’espace aérien et voler comme les oiseaux qu’il doit attraper vivant. Par cet exploit, il manifeste une maîtrise totale de la pesanteur.

f) Sixième exploit de Djèki : Le combat contre Nkonsibensè

Lors d’une séance de lutte, Djèki affronte Nkonsibensè dont la force physique était inégalée jusque-là; il emporte le combat et débarrasse le village de cet homme qui y faisait régner la terreur. La paix sociale est maintenant rétablie. Par cet exploit, Djèki manifeste une maîtrise totale de la force comme outil de la Justice.

À suivre…




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