Published On: mar, Oct 10th, 2017

ESSAI SUR LA RELIGION BAMBARA, UN LIVRE DE GERMAINE DIETERLEN

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L’être humain est double, composé d’un principe vital, le ni, dont la présence dans le vivant est rendue sensible par les mouvements résultant de la respiration et de la circulation sanguine, et d’un double, dya, extériorisé par l’ombre ou l’image reflétée, relativement indépendant du corps, par là même, sujet à être atteint ou détruit par maléfice. Cette dualité fondamentale est conçue comme une gémelléité (et en fait la gémelléité joue un rôle capital dans la pensée mythique des Bambara : les jumeaux sont essentiellement bénéfiques et correspondent à une classe d’individualités spéciales). Les deux principes sont aussi conçus comme un couple, ni et dya étant de sexe opposé (et d’ailleurs destinés à permuter à chaque réincarnation). Aussi bien, cette dualité sexuelle s’exprime par le nombre 7, symbole de l’être humain dont les organes sont distribués selon ce nombre, combinaison lui-même du ternaire et du quaternaire, représentations fondamentales et partout évoquées de l’essence masculine et de l’essence féminine.

Ni et dya se transmettent tous deux d’individu à individu, une période intermédiaire s’écoulant, en principe, entre le décès et la réincarnation des éléments vitaux du défunt (normalement dans le dernier-né de la famille). Le ni, dans cet intervalle, est adjoint aux boli, c’est-à-dire aux objets sacrés de la famille (et aussi, de façon au moins temporaire, aux boli des Sociétés, et spécialement du Komo, auxquelles le défunt a été agrégé par initiation). Le dya est confié à la garde de la divinité des eaux (Faro) dont le rôle est prépondérant dans le système religieux tel que l’ont présenté les informateurs de Mme D. La bisexualité de l’individu, dans une perspective différente, est mise en rapport avec les rites de circoncision (dont un rituel remarquable est mentionné, pp. 179-187), ainsi qu’avec l’excision. L’un des buts de ces opérations « est de promouvoir l’enfant dans le sexe auquel il est apparemment destiné, en supprimant l’organe du sexe opposé ». Le tere est le genius de l’individu, autrement dit les éléments qui font son caractère, son autorité personnelle, l’ensemble de ses qualités et défauts, et aussi sa chance ou sa malchance. Les ruptures d’interdit ont pour effet de développer la malignité du tere, qui se traduit souvent sous forme de maladies. La mort, en libérant le tere (non seulement de l’homme, mais des animaux sauvages tués par les chasseurs), en fait un principe dangereux et agressif, le nyama, assez comparable à l’Erinye des Anciens. L’objet des principaux rites est de neutraliser ou d’utiliser le potentiel de force qui correspond aux nyama diversement libérés : les rites de funérailles, en l’adjoignant au réservoir des forces vitales dont dispose la famille et en vue de réincarnations futures ; le sacrifice, dont c’est ici la fonction essentielle, en captant le nyama des victimes, par l’intermédiaire du sang répandu, aux fins d’entretenir, rénover et accroître l’efficace des boli (« autels » dans la terminologie de Mme D., c’est-à-dire des hiera qui sont au centre des cultes bambara, véritables condensateurs de forces mystiques fabriqués avec des ingrédients et selon des recettes déterminés). Le wanzo, qui est une impureté originelle dont l’un des effets de la circoncision (et de l’excision) est de débarrasser l’individu, a aussi le caractère d’un nyama impersonnel, mais il est également capté pour être utilisé dans des conditions particulières. Enfin les ordures et balayures, réceptacles d’influences néfastes diverses et notamment des nyama des petits animaux et insectes détruits, sont l’objet de rites précis, périodiques et assez compliqués, qui ont pour but la régénération des forces spirituelles qui y adhèrent.

Ainsi tout le système des cultes bambara peut s’interpréter valablement comme une incessante circulation des forces vitales individuelles à l’effet de les désacraliser des principes nocifs et de transmuer ces principes en forces mises au service de la nature et de la société.

Le développement et le rôle des Sociétés religieuses, en particulier de la plus importante à l’heure actuelle, le Komo, sont un des aspects qui ont frappé tous les observateurs de l’exercice de la religion bambara. Mme D., qui énumère parmi ses informateurs deux chefs de Komo locaux, s’est trouvée en mesure de recueillir d’importants compléments sur l’organisation interne de ces sociétés que leurs membres présentent comme placées sous l’inspiration du génie Faro qu’ils ont contribué, peut-être, à mettre dans la place éminente que lui accorde la systématisation notée par l’auteur. Les précisions recueillies portent en particulier sur l’interprétation symbolique et cosmique de l’ordonnance des cérémonies célébrées par le Komo et de son attirail rituel, à commencer par le masque qui préside aux sorties des initiés et dont une description détaillée est donnée. Quant à l’interprétation cosmique du rôle de la société, elle est illustrée notamment par le tracé, commenté pages 156-159, où est figuré sur le sol le templům du monde, orienté par les angles, avec places rituelles assignées, selon la même orientation, aux catégories d’assistants et désignées par l’ensemble des 20 signes (notions morales, autrement dit « paroles de fondation » et objets rituels) qui symbolisent l’agencement et l’ordonnance de l’univers. Un intérêt du même ordre s’attache à la description (pp. 146-148) du sanctuaire type du Komo, hutte à triple étage où sont conservés les boli, instruments et gages de la puissance de la Société : celui de l’étage supérieur, réceptacle des âmes des défunts qui lui ont été agrégés, soit momentanément, soit (pour les individus sans descendance) définitivement ; celui de l’étage moyen, principe de la croissance du mil, qui détient la force vivifiante des semences du groupe et joue un rôle important dans le complexe des rites agraires. (De ceux-ci, Mme D. n’a traité que sommairement, cet aspect considérable du système religieux des Bambara devant faire l’objet d’une étude, fort attendue, de Mme S. de Ganay, qui a collaboré à l’enquête de Mme D.) Enfin l’étage inférieur, siège d’un boli dont le nyama concentre les puissances particulièrement redoutables dont le Komo est détenteur, nyama des individus morts de mort violente, assassinés, suppliciés, tués à la guerre, et en tant que tel associé aux souvenirs de la puissance militaire dont ont disposé à certaines époques les maîtres des empires bambara. 

La physionomie de la société du Koré (Kworé) ressort sous un jour encore plus nouveau de l’exposé de Mme D., qui souligne (p. 160 sqq.), d’une part ses liens étroits avec le Komo, ainsi qu’avec les génies de -l’eau et de l’air (Faro et Teliko), d’autre part le caractère de ses rites orgiaques, d’apparence assez désordonnée, comme drames rituels et scénarios mythiques en relation avec les parties du ciel d’où vient la pluie : « les brûlures, les coups que s’infligent les sociétaires ainsi que les chevauchées [mimées] des Kworeduga [bouffons de la Société] symbolisent les combats célestes des génies dans les éléments déchaînés ». Les pierres de foudre jouent un rôle important dans ces rites dont la signification agraire est prononcée. — Des développements plus brefs, mais substantiels, sont consacrés au Ndomo, société qui groupe les jeunes avant la circoncision et l’excision ; leurs mystères qui importent à la manipulation sociale du wanzo et diverses particularités des rites et des objets sacrés qui leur sont propres, inviteraient, il nous le semble du moins et une note à la fin du volume paraît confirmer cette interprétation, à y reconnaître certaines survivances d’institutions archaïques, cet archaïsme étant propre à souligner, par contraste, le caractère assez prononcé de sectes religieuses que paraissent enclines à revêtir les sociétés présentement influentes chez les Noirs du Niger.

L’ouvrage débute par un exposé synthétique de la philosophie religieuse et de l’ensemble des représentations mythiques des Bambara.

La création est l’extériorisation d’une pensée ineffable. Le monde qui en est résulté est le produit des tourbillonnements de l’esprit primordial dont les déplacements sont réglés selon une succession qui a déterminé les points cardinaux de l’espace et la mise en place des catégories fondamentales ordonnancées selon une mystique des nombres gouvernée par les nombres 7 (3 + 4) et 12 (3 x 4). Ces catégories, au nombre de 22, sont issues de l’éclatement ou de l’éclosion de l’œuf cosmique à triple enveloppe qui est aussi l’esprit créateur (on sait que ce thème mythique, considéré généralement comme typiquement sud-asiatique et accueilli anciennement par l’orphisme, a été signalé, sporadiquement, dans l’Ouest africain). La création actuelle, que régit le nombre masculin 3, comporte une part d’imperfection. Un univers futur, symbolisé par le chiffre 5, comportera à la fois connaissance parfaite et renouvellement de la création après effusion d’eaux diluviennes.

Les mythes d’institution de la religion se concentrent autour de deux figures diversement antithétiques : Pemba et Faro.

  • Le règne de Pemba, lui aussi créateur par le moyen de tourbillonnements (dont la graine d’acacia réalise l’image), correspond essentiellement à un ordre ancien et aboli, tellurique, et en quelque sorte titanique. La représentation qu’on s’en fait paraît impliquer le souvenir du culte d’une variété d’acacia, le balanza (étranger par son origine à la flore de la région et qui fleurit à contre-saison) ; cette espèce n’a plus place dans l’exercice régulier de la religion (qui n’ignore cependant pas l’arbre siège du génie, dasiri, protecteur des communautés) : mais elle est encore l’objet de pratiques réputées superstitieuses et de légendes. De plus, un billot de bois, le pembélé, gravé de signes qui rappellent l’histoire de la création, est d’usage régulier comme symbole et autel de groupes religieux divers, et son nom rappelle celui de Pemba, dont il semble prolonger le culte1. Pemba a donné l’être à la première créature féminine, Mousso Koroni, personnification de la terre inculte et qui enfante de lui, pour en peupler la terre, une postérité désordonnée de plantes et d’animaux.
  • Faro réside à la fois dans le plus haut étage du ciel qui en compte 7 (comme la terre a 7 régions) et dans les eaux terrestres qui proviennent de la pluie envoyée du ciel et qui le reflètent dans chacun de leurs domaines qui sont au nombre de 7. De ce caractère aquatique découle aussi qu’on l’imagine en forme de Triton, ou plutôt de Sirène, car il s’agit d’un être androgyne. Son corps est mi-partie de chair blanche, mi-partie de cuivre ; aussi a-t-il pour particulièrement agréables les offrandes de cuivre et les sacrifices d’albinos. Faro a établi son culte parmi les hommes à la suite d’un duel avec le balanza, complété par une victoire sur le génie de l’air Teliko. 11 a réorganisé l’univers, enseigné le langage, communiqué la connaissance des choses divines et des techniques aux hommes, maintenant soumis à la mort, mais à la vie et à la réincarnation desquels il préside.

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