Published On: sam, Jan 13th, 2018

GROBLI ZIRIGNON : INTERVIEW AVEC MARIE BARBEY ET YVES GNEBEHI

Zirignon-Grobli2Bonjour  M. Grobli,  vu  qu’il  nous  faudrait  plusieurs  rencontres  pour  exposer  vos  recherches, publications  littéraires  et  autres  œuvres  d’art,  peut-on  avoir  dans  le  cadre  de  cet  entretien  une  brève  présentation  de  vous, juste  en  2  ou  3  phrases,  à  l’endroit  de  nos  lecteurs  qui  ne  vous  connaîtraient  pas ?

Je suis Grobli Zirignon , né en Côte d’Ivoire en 1939 à Gagnoa, j’ « avoue » que je suis effectivement psychanalyste et psychart-thérapeute et que j’écris des livres et fais des tableaux, dans l’esprit de la psychart-thérapie.

 

De  par  vos  études  en  psychanalyse  et  psychologie, vous  vous  occupez  du  comportement  humain  et   vous êtes  aussi  un  artiste  multidimensionnel (écrivain  et  artiste-peintre). Sur le  volet  art, que  pouvez  vous  nous  dire ?

Philosophe de formation je manquais d’activité et je ressassais mes problèmes d’existence que je ne parvenais pas à résoudre. La pratique de l’art a été pour moi l’occasion de devenir plus actif. La pratique de l’art m’a permis de sublimer mes pulsions et de les évacuer en toute liberté dans le champ de la métaphore. Le moment de la création vient après celui de la jouissance par la destruction : par surcroit.

Pour  vous la destruction précède la création ?

Oui, nécessairement ! La destruction symbolique précède la création des formes. Elle en est même la condition. A l’état ordinaire comme tout être social, je suis habité par des pulsions qui exigent satisfaction et ne permettent  pas de créer. Je dois au préalable libérer  mon potentiel créateur du blocage des pulsions sadiques qui empêchent leur éclosion, par l’activité de décharge sur un support artistique.

 

Mais cette notion de destruction préalable est nouvelle et n’appartient qu’à vous. Dans leurs ateliers nous voyons des artistes devant leur chevalet qui créent sans parler de la nécessité de détruire avant.

C’est une question que je me pose aussi : comment  s’y prennent-ils  ces artistes qui créent  sans avoir eu  besoin de détruire au paravent ? Ce n’est pas mon cas. J’ai besoin de me libérer des entraves pulsionnelles par leur projection sur le support. L’explication à l’économie de la phase de destruction  est peut-être à chercher dans les esquisses que  font ces artistes ou dans les modèles vivants qui les inspirent. Cette différence dans leurs démarches est la preuve que les deux modes de création n’ont pas le même objectif. L’objectif du « créateur » en psychart-thérapie est d’exprimer son inconscient prégénital qu’il  ne parvient pas à verbaliser. On a dit que l’art est un « langagesans paroles ». C’est  particulièrement vrai dans notre domaine de création.

 

A propos de votre technique, ne devrait-on pas plutôt parler d’une recherche de support de Langage que de création artistique à proprement parler ? Car l’objet d’art est d’abord un objet de contemplation avant d’être un langage et un instrument de connaissance !

Ok ! La différence méritait d’être faite. Sans ignorer pour autant le lien qui rapproche les deux démarches. Car les créations en psychart-thérapie ne sont pas privées d’attraits qui procurent le « plaisir des yeux » ! C’est ce « pouvoir » d’affecter agréablement les sens qui est à l’origine de l’ambiguïté entre les deux modes de création.

 Une dernière question si vous me le permettez avant de passer à la deuxième partie de cette interview : peut-on considérer la psychart-thérapie comme une sorte d’initiation ?

Je te le concède car la psychart-thérapie se nourrit d’expériences et de savoirs éprouvés. Son objet est la maîtrise des pulsions inconscientes, métaphores de l’esprit des morts qui visitent les vivants. Les traces en psychart-thérapie dont le « zirignon » est le « graphiste », constituent le défilé éclairé des formes préverbales (Langage) qui relient ce monde-çi  à celui des ancêtres. Et c’est à être structuré par le Langage qu’il crée  que l’être « possédé »  se réconcilie avec lui-même en se réconciliant avec les deux mondes. Le créateur en psychart-thérapie est le scribe du Verbe alors que l’artiste assujetti aux exigences du « marché des arts » est chargé de pourvoir au plaisir des yeux des maitres du monde.

Côté  promotion  de  vos  publications, on  vous  sait  malgré  tout  actif  avec  des  expositions  effectuées  et  une  présence  dans  les  médias  et  sur  le  web.

En effet, on ne crée pas pour garder par devers soi ses œuvres. La création est sous-tendue par le désir d’exhibition : donner à voir aux autres ce qu’on est dans son essence. C’est donc tout naturellement que mon activité artistique a débouché sur des expositions depuis 1973, tout d’abord dans le cadre de la cité universitaire d’Antony où je résidais, ensuite je les ai poursuivies au « Grand Palais » de Paris et dans lieux qu’il serait fastidieux  d’énumérer. Revenu en Côte d’Ivoire depuis 1977 j’ai continué à montrer mes créations. Ma dernière c’était en 2013 à la « galerie Koffi Yao ». Actuellement le besoin de faire voir mon travail au plan mondial m’a poussé à créer une galerie virtuelle sur le net.  Mon neveu Abraham Azié, réalisateur, a  bien voulu mettre  son talent à ma disposition pour cette production,  que l’on peut voir sur «  you tube ».

Ceux qui s’intéressent à mes travaux peuvent également visiter mon site www.arfat.info, mon  facebook et le site de mon fils www.afrikhepri.org où je dispose d’un espace intitulé psychart-thérapie.

Je dois dire que lorsque je vois de grands artistes comme Monne Bou? Michel Kodjo et Samir Stenka crever dans l’anonymat, enfermés dans les limites étroites de la Côte d’Ivoire, ça me rend furieux. C’est une immense frustration,  pour la reconnaissance universelle de la créativité africaine !

Vous parlez souvent de psychanalyse et de psychart-thérapie qui sont les techniques utilisées pour résoudre les problèmes de vos patients .Nous voudrions savoir comment vous êtes arrivé à vous initier à ces techniques et comment pratiquement vous les utilisez ?

Entré en psychanalyse  comme « on entre en religion » pour  résoudre mes problèmes d’adaptation au mode de vie occidental (j’ai fait ma sixième en France), la technique freudienne, fondée sur le principe de l’exploration  de l’inconscient par la parole libre, ne m’a pas donné entière satisfaction. L’expérience m’a appris que la parole ne suffit pas pour changer en profondeur un être qui est aussi refoulé sur le plan psycho-moteur. Devenu un être passif et replié sur lui-même, je voulais retrouver le pré-adolescent  débordant d’énergie et de dynamisme que j’avais été dans mon environnement africain. L’instinct de conservation m’a fait penser que le recours à l’activité artistique, qui mobilise le système neuro-musculaire, pourrait m’y aider. Les bénéfices furent presque immédiats. C’est ainsi que j’en suis venu  à faire de l’activité artistique un pratique quotidienne  C’est donc la nécessité de prendre en compte les deux plans (psychique et physique) qui m’a conduit à la conception de la psychart-thérapie qui associe la psychanalyse et l’art. L’activité artistique étant le lieu de prise de conscience du « moi préverbal » sis en deçà du cadre d’activité de la psychanalyse dont l’instrument de travail est la parole.

Expliquez  nous  en  quelques  mots  l’influence  positive  de  cette  technique  menée  avec  l’art  sur  la santé  mentale et physique des  individus.

Cette technique  favorise en effet la désaliénation des patients qu’elle prend en charge. C’est une véritable révolution symbolique qui opère la transformation de l’homme « chosifié » par la répression de ses pulsions  et leur refoulement. Je m’enorgueillis d’avoir redonné  espoir et joie de vivre à un certain nombre de patients. Mais ma première  victoire je l’ai remportée sur moi-même en redonnant la plénitude de sa puissance créatrice à l’être rongé par la « rage d’impuissance »  que je fus et confiance dans l’univers  à l’adolescent parti en France à l’âge de 13 ans qui fut menacé de perdre ses repères africains et de basculer, je le confesse, dans le « trou noir ». La psychart-thérapie m’a sauvé. Je suis la preuve vivante de ce que peut psychart-thérapie !

Derrière  toute  œuvre  d’art  en  général  et  particulièrement le  dessin  en ce  qui  nous  concerne  se  cache  donc  un  message  exprimé  par  son  auteur  qu’il  faut  saisir ?

Effectivement l’expression artistique est le premier langage de l’homme. Un langage sans paroles, condensé. Un exemple : le tableau que j’ai intitulé « Mitterrand ». Je l’ai exécuté au premier coup de feu (je n’habite pas loin du camp d’Akouédo) du deuxième coup d’état. Très contrarié ma réaction a été de m’isoler pour aller m’exprimer  par l’expression artistique. En quelques minutes cette œuvre est venue et m’a parlé. J’ai arrêté l’écriture et je l’ai apportée au salon où je l’ai exposée. Je savais qu’il y avait un message là mais je ne savais pas encore lequel. C’est le matin que j’ai interrogé le tableau pour savoir ce qu’il voulait dire. Au visage apparu de Mitterrand,  par association d’idées j’ai pensé à  son Discours de la Baule selon tout changement de régime politique devait désormais se faire par la voie des  urnes. Le tableau intitulé Mitterrand est donc l’expression graphique  condensée du discours de la Baule dont j’appréciais le contenu.

 

Et  quel  type  de  patients  consultez  vous ? Uniquement  ceux  présentant  quelques  troubles  du  comportement ?

En principe tout le monde peut venir me voir car tout le monde est malade dans cette société. On peut même dire que ceux qui succombent sont ceux qui sont conscients de leur inadaptation .De là  à dire que ce sont les meilleurs qui tombent malades, il n’y a qu’un pas que je me garde de franchir.

 

Peut-on  tout  seul  dans  une  sorte  d’art-thérapie  menée  personnellement  maintenir  ou  améliorer  sa  santé  mentale  sans  l’aide  du  spécialiste  que  vous  êtes ?

C’est possible, car il y a eu des hommes exceptionnels qui se sont auto-initiés. La mythologie égyptienne parle du dieu Rê qui s’auto-castra, pour servir de modèle. Il est à l’origine de l’initiation, qui fit des hommes bisexuels et tout-puissants des êtres humains, capables de collaborer au plan sexuel et au plan de la production sociale. Mais n’est Rê qui veut et la plupart des hommes ont besoin de passer par l’initiation, sous la direction d’un maître. L’auto-initiation comporte des grands risques pour les hommes ordinaires. Parmi mes patients il y en a eu quelques uns qui ont  voulu poursuivre cette expérience  tout seul chez eux,  pour aller plus vite et sans délier bourse. Mais devant les dangers encourus, ils ont renoncé.

Moi-même j’ai fait une longue analyse avant de me sentir capable de continuer tout seul. Car à l’initiation il n’y a pas de fin assignable. Le seul signe qu’on est dans la « bonne voie » c’est l’aptitude à maitriser ses pulsions en sauvant des « beaux-restes » de la fureur destructrice qui habite tout homme. L’existant authentique est l’être qui a émergé de la spirale infernale à la faveur de la création des beaux-restes et ne persévère dans son être que par la création continuée.

On  le  voit, il  s’agit  vraiment  d’une  méthode  qui  redonne  aisance  et  confiance  à l’individu. D’une  grande  utilité  pour  la  société  en  général ?

Tu as compris mon dessein et le bien fondé de la psychart-thérapie. Tous les hommes ont besoin d’en passer par la psychart-thérapie comme dans l’Afrique primitive on passait par les rituels d’initiation. La psychart-thérapie est la seule technique qui nous permet d’évacuer les pulsions d de jouissance-destruction qui assiègent l’homme en société et qu’il ne peut se permettre d’évacuer sur les autres .C’est ici le lieu de faire l’aveu selon lequel l’angoisse de basculer dans le « trou noir » et la volonté de s’adapter aux exigences de la société occidentale ont conduit l’adolescent noir expatrié  à chercher  un moyen de maitrise des pulsions qui l’assaillaient, en les projetant sur un support (un carton), et à manipuler le produit de cette projection comme s’il voulait « réduire à rien » le gribouillis constitué, phantasmé comme le monstre dévorant de la mythologie.

Le support est donc une arène où le patient s’affronte avec les pulsions censées le persécuter ?

Oui, le patient en psychart-thérapie s’imagine comme un impétrant qui entreprend un « voyage initiatique » sanctionné par la mise à mort du monstre. Le Langage qui résulte de la reconstitution des restes en dispersion, est la dépouille « boucanée » du monstre imaginaire dont la « peau de léopard » est l’image emblématique.

 

On parle de plus en plus du déclin de la civilisation et les guerres qui sèment la mort et la désolation partout dans le monde n’est pas pour nous rassurer. Monsieur Grobli, que peut la psychart-thérapie pour arrêter le processus de destruction et refonder le  « Village planétaire » ?

Je crois, jeune homme, avoir déjà répondu à ces questions dans mes interventions précédentes. Aussi me contenterais-je ici de dire que l’objet de la psychart-thérapie est justement la maitrise des pulsions de jouissance-destruction. Comment ? Par l’activité artistique créatrice de formes préverbales, constituants du Langage. Le Langage structuré par les formes préverbales est  le principe de refondation qui permet aux hommes de vivre en paix en société où chacun œuvre à l’épanouissement de ses potentialités.

C’est dans ces préoccupations de producteur d’ « êtres sociaux » que la psychart-thérapie rejoint le système d’initiation inaugural des Pères-fondateurs.

Le mot de la fin, Monsieur Grobli ?

La psychart-thérapie est la technique qui favorise la maitrise des pulsions sadiques qui ravagent le monde. Ce qu’on appelle terrorisme est l’explosion de ces pulsions, qui échappent à la maitrise de l’homme. Les décideurs devraient chercher à connaitre cette technique originale et à apprécier les prétentions qu’elle affiche,  afin d’en tirer les bénéfices qu’elle est capable de rendre à l’humanité : l’attitude magique qui consiste à « prier pour la paix » a fait long feu! Quant à la répression que les politiques hallucinent comme la solution radicale, elle a pour conséquence de générer de nouvelles formes de violence, en en redoublant l’intensité, au risque de donner naissance, on est fondé à le postuler, au monstre récurrent : le terrorisme. Tel est le message que nous prenons la liberté de lancer en espérant qu’il trouvera  un écho pour le bénéfice de l’humanité.

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