Published On: dim, Oct 8th, 2017

LA SATIRE DES METIERS OU PAPYRUS DE KHETY

Sous la forme classique de l’enseignement d’un père à son fils ce texte est, en réalité, une satire des métiers autres que celui scribe, et une apologie de cette profession. Il présente une véritable caricature des difficultés que rencontraient les travailleurs manuels de l’ Egypte ancienne, difficultés présentées avec humour et sensibilité ; en opposition, l’importance et la richesse du scribe son magnifiées.

Khety, qui emmène son fils à l’École des Livres, pour y étudier est un homme de petite naissance. Le texte est écrit dans une langue parfois populaire, émaillée de proverbes usuels ; il permet de connaître les règles de savoir-vivre et le bon sens des petites gens. Ce texte, qui date vraisemblablement de la fin de l’Ancien Empire (vers 2100 av. J.-C.) est connu, surtout, par de multiples copies datant de la XIXe dynastie (vers 1300-1200) ; on comprend, en le lisant, le succès qu’il put avoir dans les écoles de scribes de toute époque.

Commencement de l’enseignement qu’un homme, originaire de Tjarou [1], le fils de Douaouf, Khety, a composé pour son fils nommé Pepi, alors qu’il descendait le fleuve vers la Résidence, (ceci) afin de placer Pépi dans l’École des Livres, parmi les enfants des hauts fonctionnaires, les premiers du Palais.

Le choix d’un métier.

Il lui dit donc : « J’ai vu celui que l’on battait, oui, j’ai vu celui que l’on battait ; aussi, place ton cœur à la suite des livres. J’ai contemplé celui qui était délivré des travaux manuels ; vois-tu, rien ne surpasse les livres ; c’est comme un bateau sur l’eau. Lis jusqu’à la fin le livre de Kemyt [2], tu trouveras en lui cette sentence qui dit : Le scribe, toute place dans la Résidence est sienne ; et il n’y est pas pauvre.

Celui qui exécute le désir d’un autre, il ne pourra sortir satisfait. Je ne vois pas de fonction comparable à celle de scribe, dont il puisse être question dans ce discours (que je te tiens). Je voudrais faire en sorte que tu aimes les livres plus que ta mère, et je voudrais que leur beauté pénètre ton visage. Etre scribe est la plus grande de toutes les professions, il n’y en a point de semblable dans le Pays. Lorsqu’il a commencé de grandir, même s’il est encore un enfant, déjà on le salue ; on l’envoie pour transmettre des messages, et il ne revient pas pour se vêtir du tablier. [3] Je n’ai jamais vu de sculpteur en mission, ni d’orfèvre que l’on dépêchât.

Mais j’ai vu le forgeron au travail, à la gueule de son four ; ses doigts sont comme de la peau de crocodile, et il sent plus mauvais que des oeufs de poissons.

Chaque menuisier qui empoigne l’herminette [4] est plus fatigué que ceux qui manient la houe ; son champ, c’est le bois, et sa houe (à lui) est en cuivre. Durant la nuit, lorsqu’il est libéré, il travaille encore, au-delà de ce que ses bras peuvent faire ; pendant la nuit, il brûle la chandelle.

Le tailleur de pierres découpe excellemment toutes sortes de pierres dures [5] ; mais lorsqu’il a terminé, soucieux de bien faire, ses bras ont péri, il est épuisé ; s’il s’assied, au crépuscule, ses genoux et sa colonne vertébrale sont ployés. Le barbier rase jusqu’aux limites du soir ; lorsqu’il se rend à la ville, il se place dans son secteur et il va de rue en rue cherchant qui raser. Il use ses bras pour emplir son ventre, comme l’abeille qui se nourrit en travaillant.

L’arracheur-de-papyrus remonte le fleuve vers les marais, afin de couper pour lui les tiges [6] ; lorsqu’il a travaillé au-delà de ce que ses bras peuvent faire, les moustiques l’ont massacré, les mouches des sables l’ont tué, il va mal, il est rompu.

Le potier (vit) sous sa marchandise [7], bien qu’il soit toujours debout parmi les vivants ; il arrache, pour lui, les plantes, plus qu’un porc, afin de faire chauffer ses potS. Ses vêtements sont raides de limon, sa ceinture est en lambeaux. L’air qui entre dans son nez sort, brûlant, du feu. Lorsqu’il fait le pilon avec ses pieds, il en est lui-même écrasé. Puis il pénètre dans la cour de chaque maison et parcourt les rues.

Je te parlerai encore du maçon ; ses reins sont douloureux ; il est dehors, en plein vent ; il travaille sans. tablier. ; sa ceinture est simplement une corde pour la taille et qui pend par-derrière ; ses bras ont pratiquement disparu, mélangés qu’ils sont à toutes sortes de souillures. Lorsqu’il mange du pain, il lave ses doigts en même temps [8].

Cela va mal aussi pour le charpentier, lorsqu’il travaille le bois. Dans le cas de la couverture d’une maison, dans une maison de dix coudées sur six [9], un mois passe encore après que les poutres ont été posées, afin que soient mis en place les châssis et les chambranles ; ensuite tout son travail, à lui, est accompli. Mais les aliments qu’il rapporte chez lui ne sont pas (suffisants) pour que ses enfants prennent force.

Quant au jardinier qui transporte la grande perche [10], ses épaules sont accablées, comme par le grand âge ; son cou présente un énorme gonflement, purulent. Il passe ainsi la matinée à arroser les légumes, le soir ce sont d’ (autres) plantes, après que, à midi, il a travaillé dans le verger (?). Lorsque arrive le temps du repos, il est mort. Le renom de cette profession est qu’elle est la plus difficile de toutes.

Le travailleur des champs se plaint plus que la pintade, et ses cris sont plus forts que ceux du corbeau. Ses doigts sont enflés, chargés d’une excessive puanteur. Il se fatigue près des marais, de sorte qu’il est brisé. Il se sent aussi bien que peut se sentir un homme parmi les lions ; la souffrance est son lot, car la corvée [11] est souvent triplée. Lorsqu’il revient chez lui, le soir, la marche l’a rompu.

Le tisserand, dans son échoppe, il est plus mal qu’une femme ; ses genoux sont (remontés) jusqu’à son cœur, et il ne peut pas respirer les brises. Lorsqu’il a gaspillé un jour – n’ayant pas tissé- il est frappé de cinquante coups de fouet. Il doit donner quelques aliments au portier, pour qu’il lui permette de voir la lumière.

Le chasseur souffre beaucoup lorsqu’il va au désert. Ce qu’il donne à son âne est plus important que ce que lui rapporte son travail ; Important. Aussi est ce qu’il doit donner aux bergers des. Marais pour qu Ils lui indiquent son chemin. Lorsqu’il revient le soir chez lui, la marche l’a brisé.

Le courrier partant pour les pays étrangers lègue ses biens à ses enfants, par crainte des lions et des Asiatiques. Il reprend conscience, (seulement) lorsqu’il est de nouveau en Égypte ; lorsqu’il s approche de sa maison, le soir, le voyage l’a rompu. Et, que sa maison soit de toile ou de brique il ne revient pas le cœur paisible.

Le chauffeur, ses doigts sentent mauvais, leur odeur est celle des cadavres ; ses yeux sont enflammés par l’abondance de la fumée, et il ne peut chasser la saleté qu’elle provoque. Il passe sa Journée à couper des roseaux ; ses vêtements sont pour lui un dégoût. Le cordonnier, cela va très mal pour lui aussi. Il doit éternellement mendier ; il se sent bien comme se sentirait bien celui qui serait au milieu de cadavres ; ce qu’il se met sous la dent, c’est le cuir.

Le blanchisseur lave sur la rive, il est proche des crocodiles. Tandis que le père sort sur l’eau en crue, son fils ne peut s approcher de lui. Ce ne doit pas être un métier satisfaisant à tes yeux, ni. La plus distinguée de toutes les professions. En effet, la nourriture du blanchisseur est mêlée à toutes sortes de souillures, et aucune partie de son corps n’est propre, car on lui donne à (laver) les vêtements de femmes ayant leurs menstrues. Il pleure, passant la journée à. manier le pilon, la pierre étant a cote de lui. On lui dit : Eh ! Nettoyeur de saletés, viens jusqu a moi, car la rive est glissante à cause de toi.

L’oiseleur souffre beaucoup ; lui, il n’a pas de raison de plonger, mais il regarde vers le ciel. Lorsque les oiseaux des marais passent au-dessus de lui, il dit : Ah ! Si j’avais un nid. Mais Dieu ne permettra pas que cela lui arrive. Et il demeure mécontent de son état.

Je te parlerai aussi du pêcheur ; c’est le plus mauvais des métiers. Vois, il n’existe pas de travail sur le fleuve où l’on soit ainsi mêlé aux crocodiles. Lorsque vient le moment de régler les comptes, alors ce sont des lamentations ; il n’osera pas dire [12] que c’était un crocodile qui était là et qui, en surgissant de l’eau en crue, l’a aveuglé de crainte, il dira : C’est la puissance de Dieu.

Vois-tu, il n’y a pas de métier qui soit exempt d’un chef, sauf celui de scribe, car c’est le scribe qui est son propre chef. Si tu connais les livres, tout ira très bien pour toi ; il ne doit pas y avoir d’autres métiers à tes yeux. Vois, quant à moi, je suis un homme de petite naissance ; mais on ne dira pas d’un tel homme que c’est un paysan. Alors, fais bien attention. Vois-tu, ce que je fais pour toi en descendant le fleuve vers la Résidence, je le fais par amour pour toi. Un seul jour dans l’école te sera profitable, mais son travail (comme) les montagnes dure l’éternité… Je vais te dire encore d’autres choses qui te permettront d’apprendre et de savoir.

Le savoir-vivre des honnêtes gens.

Si tu te tiens en un lieu où l’on se bat, ne t’approche pas de ceux qui se battent.

Si une réprimande (?) te choque, qui t’enflamme le cœur (de colère) et que tu ne connaisses pas le moyen de repousser cette chaleur, alors prends à témoin les assistants et réponds après un temps de délai.

Si tu marches derrière de hauts personnages, ne t’approche pas, mais tiens-toi éloigné, comme un homme qui a connaissance de ce qui est bien.

Si tu entres dans la maison d’un seigneur, et qu’il soit occupé avec un autre homme (venu) avant toi, assieds-toi, la main devant ta bouche, et ne demande rien auprès de lui ; agis conformément à ce qu’il te dit et évite de t’approcher de la table.

Sois un homme de poids, pourvu de dignité. Ne parle pas de choses secrètes : celui qui cache son ventre se fait un bouclier. Ne prononce pas non plus de paroles irréfléchies [13], lorsque tu sièges avec un supérieur.

Si tu sors de l’école, après que l’on a annoncé midi, tandis que tu marches dans le vestibule de l’établissement, discute encore de la fin de chaque leçon (?).

Si un grand personnage te dépêche avec un message, répète le bien comme il te fut dit ; ne retranche rien, n’ajoute rien non plus. Mais celui qui omet la louange, son renom ne durera pas. Celui qui est habile dans toutes ses démarches, rien ne lui sera caché, il ne sera tenu éloigné d’aucune place.

Ne dis pas de mensonges contre ta mère, c’est l’abomination des grands. En effet, le fils [14] qui accomplit des choses utiles, toutes ses actions rassemblées sont à son côté. Ne commets pas le mal avec un homme méchant ; cela serait pénible pour toi lorsqu’on l’entendra.

Si tu as mangé trois pains et bu deux pots de bière, sans pour cela avoir atteint les limites de ton ventre, maîtrise-toi. Si un autre (continue) à se rassasier, ne reste pas là debout et évite de t’approcher de la table. Vois-tu, il est bon aussi que l’on t’envoie souvent afin d’écouter les discours des grands. Ainsi les enfants (bien nés) de l’Egypte façonneront ton caractère, tandis que tu marcheras sur leurs pas.

Être scribe.

Le scribe est considéré comme un homme qui écoute, et celui qui écoute devient un homme qui agit (= responsable). Tu te lèveras aux paroles de bienvenue, tu marcheras tranquillement, ton cœur ne lésinera pas. Tu seras en compagnie de chefs, et tes amis seront des hommes de ta génération. Vois, je t’ai placé sur le chemin de Dieu. C’est la richesse du scribe que son coude, dès le jour où il a été mis au monde. Lorsqu’il arrive dans la salle d’audience du tribunal, les hommes agissent pour lui.

Vois, aucun scribe ne manque de nourriture, ni de biens appartenant au Palais royal Vie-Santé-Force. La place assignée au scribe le met en tête du tribunal.

Adore Dieu pour ton père et ta mère qui t’ont mis sur le chemin de la vie.

Voilà ce que j’expose devant toi et les enfants de tes enfants. »

[1] Ville situé à la frontière du nord-est

[2] Un livre d’instructions, dont les fragments ont été publiés par G. Posener.

[3] Ce terme semble s’appliquer, dans le texte, aux vêtements des travailleurs manuels, peut-être avec un sens péjoratif puisqu’il qualifie également le vêtement porté par les femmes durant leur menstrues.

[4] Petite hache à tranchant recourbé, et à lame de cuivre

[5] Helk pense qu’il s’agit ici d’un « joaillier » qui taille des pierres précieuses ; cette hypothèse est fort plausible.

[6] Litt. : « les flèches ».

[7] Ou sous le sol, selon les manuscrits. Allusion à la position du potier qui, à plat ventre sur le sol, entretien le feu qui cuira ses pots

[8] Tant les aliments que les souillures se trouvent mêlés en ses doigts

[9] La coudée mesure 52 cm. Sans doute s’agit-il de la grande pièce de la maison.

[10] Les seaux d’eau destinés à l’arrosage étaient transportés par deux, pendus à l’extrémité de deux cordes attachés à une grande perche que le jardinier portait en travers de ses épaules.

[11] Les travaux des champs pouvaient être le fait de petits tenanciers libres ; Il s’agit ici des travailleurs sans biens qui se louaient pour des corvées, d’une durée variable.

[12] Par crainte d’un châtiment.

[13] Litt. : « qui sortent du cœur. »

[14] Litt. : « qui vient après. »

SOURCE: http://labalancedes2terres.free.fr/spip.php?article325

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