Published On: ven, Mar 10th, 2017

LES AFRICAINS EN EUROPE AVANT LE XXe SIECLE

523403_10151313042586222_1319431857_nPar Dieudonné Gnammankou*

Il est impossible de dater les premières migrations de l’Afrique vers l’Europe. En fait, aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire de l’Europe, de l’époque antique au Moyen Age, l’on trouve des témoignages d’une présence africaine.
Au VIIIe siècle, avec la conquête musulmane de l’Europe du Sud, la population noire devient plus nombreuse et plus visible : ce sont des soldats ou des mercenaires mais aussi des chefs militaires.
Au IXe siècle commence la traite transsaharienne de captifs africains vers le monde arabo-musulman, de la Méditerranée à l’Euphrate. Une main d’œuvre servile africaine sera ainsi périodiquement acheminée vers les ports européens riverains de la Méditerranée. Dans les actes notariés, dès cette période, apparaissent des références à la couleur de la peau des esclaves achetés ou vendus. Il faut cependant avoir à l’esprit que les Noirs ne sont pas les seuls à être vendus comme esclaves en Europe à cette époque. Jusqu’au XV et XVIe siècle au Portugal, pour ne citer que ce pays, il y avait parmi les esclaves des Blancs, en particulier des Européens de l’Est, des Juifs et aussi des Arabes. Mais progressivement les Noirs esclaves jusque là minoritaires deviennent plus nombreux.
On estime que de 1450 à 1500, entre sept cents et neuf cents prisonniers africains étaient vendus chaque année dans les ports et villes du Portugal. Mais au XVIIe siècle, ils sont plus de cent mille à vivre dans les villes et les campagnes portugaises. Rien qu’à Lisbonne on estime qu’ils sont 10 470 en 1620. Un nombre non négligeable était cependant libre car il existait des procédures d’affranchissement ou de rachat de la liberté. Au total, on estime à environ cent cinquante mille le nombre de Noirs présents dans la péninsule ibérique à compter du XVIe siècle .
Extension de la présence noire à toute l’Europe :
De Lisbonne située sur la côte atlantique de l’Europe à l’Oural dans l’empire russe, les Africains sont partout : en Espagne, au Portugal, en France, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et dans les pays scandinaves. En Europe ottomane (Bosnie, Serbie, Monténégro…) et dans l’Empire russe. Sait-on par exemple, qu’une petite communauté africaine « de langue haoussa existe encore dans l’ex-Yougoslavie » à Ulcinj au sud-ouest du Monténégro? Ivo Andric (prix Nobel de littérature en 1961) rappelle l’histoire d’un de ces Africains dans son roman Sur le pont de la Drina (1945).
Ambassades africaines en Europe : de nombreuses missions diplomatiques ont été envoyées par des rois africains en Europe. Par exemple, en 1670, le roi Kpayizonoun d’Allada, Dahomey (Bénin), a envoyé son homme de confiance, don Mateo Lopez en France. Lopez est arrivé à Dieppe le 3 décembre 1670, en compagnie de ses trois femmes, de trois de ses fils, d’un trompettiste et de quatre serviteurs. A Paris, il a été reçu par Louis XIV aux Tuileries le 19 décembre1670. De nombreux corps de troupes et la garde d’honneur avaient été mobilisés pour l’accueillir. L’ambassadeur et sa suite furent logés dans le somptueux hôtel de Luynes. Il proposa à Louis XIV une alliance commerciale avec le roi d’Allada. Cette mission fut interprétée en France comme un hommage de l’Afrique au Roi-Soleil.
L’impact de la traite négrière atlantique
Du XVIe au XIXe siècle, le développement de la traite négrière vers les Amériques est à l’origine d’une arrivée plus importante d’Africains en Europe surtout via l’Amérique mais aussi directement de l’Afrique vers l’Europe.
En dehors des esclaves, il y a également des Noirs libres. Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, de jeunes Africains sont envoyés en France ou en Angleterre par leurs familles pour faire des études, recevoir une formation militaire ou tout simplement pour apprendre la langue française ou anglaise et retourner chez eux. Par ailleurs, des Noirs libres quittaient parfois les colonies pour s’installer en métropole ou y envoyaient leurs enfants pour études.
En France, on dénombre en 1738 quelques quatre mille esclaves noirs bien que les lois interdisent l’esclavage sur le sol français. Vers la fin du XVIIIe siècle, ils sont environ une dizaine de milliers auxquels il faut ajouter quelques milliers de Noirs libres. Un millier d’entre eux servent dans l’armée, dans le Bataillon de Pionniers Noirs – créé sur arrêté de Bonaparte en 1802 – et rebaptisé en 1806 le Régiment Royal Africain.
En Angleterre en 1787 environ vingt mille Noirs vivent à Londres. Ils sont nombreux dans l’armée, en particulier dans le Royal Fusiliers.

Combattants de la liberté : les droits des Noirs en Europe
Au XVI et XVIIe siècle au Portugal et en Espagne, les esclaves africains se regroupent en fraternités religieuses et en associations culturelles. Ils créent des institutions de défense de leurs droits, de rachat de leur liberté et pour la protection des esclaves en fuite.
Etant donné que la législation interdisait la pratique de l’esclavage sur le sol anglais, français ou hollandais, les esclaves qui accompagnaient leurs maîtres en métropole n’hésitaient pas à intenter des procès à ces derniers. Le cas le plus célèbre est celui de James Somerset qui a gagné en 1772 un procès contre son maître.
En France, des Noirs de condition servile qui avaient épousé des Françaises réclamaient et obtenaient parfois leur liberté malgré l’opposition farouche des lobbies de colons. Dès 1716, le maire de Nantes réclame l’interdiction aux Noirs d’épouser des Françaises. Le Conseil Royal d’Etat expose alors la position du gouvernement dans un Edit d’octobre 1716 sur l’entrée des Noirs en France. D’importantes concessions sont faites aux colons. Le mariage mixte n’est pas interdit mais il subit de sérieuses restrictions : aucun esclave ne peut se marier sans le consentement de son maître. Et si le maître consent, l’esclave doit être libéré aussitôt. Mais la Déclaration de 1738 finira par supprimer le droit de l’esclave de se marier en France même avec l’accord du maître.
Les Noirs libres d’Europe furent les premiers à dénoncer l’iniquité de l’esclavage ainsi que l’aberration des préjugés raciaux. A l’exception du théologien Jacobus Capitein, un Africain diplômé en 1742 de l’Université de Leyde, qui fit l’apologie de l’esclavage. Selon lui, l’état de servitude n’était pas en contradiction avec la liberté chrétienne!
Les Noirs libres ont aidé à réveiller les consciences européennes en apportant une contribution politique directe au mouvement abolitionniste. En Angleterre, Olaudah Equiano, ancien esclave, publia en 1789 son autobiographie, The Interesting Narrative of Olaudah Equiano…, révélant les horreurs de la traite négrière et de l’esclavage. Déjà en 1729, le philosophe africain de Halle (Saxe), Anton Amo, avait présenté un texte sur un sujet au titre prémonitoire : Du Droit des Noirs en Europe (1729).
Préjugés raciaux
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il semble bien que les Noirs avaient plus de droits en Europe avant la proclamation des droits de l’homme. Au XVIIIe et au XIXe s., on assiste à une dégradation de leurs droits en Europe et à une véritable régression dans les Amériques : en France, un décret royal de 1777 interdit l’entrée du territoire aux Noirs et aux mulâtres libres et esclaves en raison d’un manque chronique de main d’oeuvre dans les colonies. En 1778, un autre décret interdit les mariages entre Noirs (libres ou esclaves) et Blancs en France. Après la libération de St Domingue par les esclaves environ six mille colons français retournent en métropole où ils vont mener une véritable guerre contre les Noirs. Ainsi, la France qui avait été la première à abolir l’esclavage en 1794 peu après la Révolution le rétablit en 1802 sur décision de Bonaparte.
En Angleterre à la même époque, au lieu de mener une véritable politique d’intégration de la population noire qui vit dans des conditions misérables, on préfère les faire partir en Sierra Leone. Cependant le poids politique des Noirs y était plus important qu’ailleurs en Europe.
Avant le XVIIIe s. le fait que des Noirs soient vendus comme esclaves en Europe ne pouvait pas constituer en soi un facteur d’infériorité raciale de ceux-ci dans la mesure où Blancs et Noirs partageaient la même condition servile. Le fait nouveau qui apparaît dès le XVIIe s. et qui devient absolu au XVIIIe et au XIXe s. est que la totalité de la population esclave dans les colonies américaines et antillaises est noire. Tandis que les propriétaires d’esclaves sont des Blancs. Au XIXe s., pour justifier l’institution esclavagiste et préserver la prétendue « pureté raciale », des thèses pseudo-scientifiques sur l’infériorité congénitale des Noirs seront diffusées en Amérique et en Europe. Des intellectuels africains vivant en Europe à l’image d’Edward Blyden ou d’Africanus Horton combattront fermement ce qu’ils appelaient « les fausses théories des anthropologues ».
Mais le racisme antinoir prit de l’essor et ne disparut pas avec les différentes abolitions au XIXe siècle. La liberté retrouvée, les Noirs devaient faire face à toutes sortes de discriminations en Europe, dans les Amériques et aussi en Afrique. L’entreprise coloniale qui succéda à l’esclavage dans la seconde moitié du XIXe siècle avait hérité d’un grand nombre de travers nés au cours des siècles précédents. L’Europe qui était plus forte militairement et industriellement s’autoproclama supérieure à tous les autres peuples. Et les rapports qu’elle a entretenus en tant que puissance impérialiste avec l’Afrique furent inégalitaires.

On a donc réussi à faire oublier que des Africains ont vécu en Europe au cours des siècles antérieurs et qu’ils ont apporté des contributions remarquées à différents époques aux arts et aux sciences. Les Anglais d’aujourd’hui ignorent que plus de trois cents ans avant la seconde guerre mondiale, la population africaine en Grande Bretagne était considérée comme trop nombreuse. L’hostilité contre les Noirs était telle que la reine Elisabeth Ire (1533-1603) ordonna leur expulsion du pays en 1601. La politique d’exclusion et d’expulsion des Africains d’Europe n’est donc pas une invention du XXe siècle. Pourtant, vers 1790, toujours à Londres, la danse africaine allait devenir très populaire. Mais en 1850, un écrivain anglais jugeait impensable l’idée qu’une lady britannique puisse épouser un Noir. Or Othello de Shakespeare avait été écrit près de 250 ans auparavant!
L’étude de l’histoire des Africains en Europe révèle donc de nombreuses contradictions. Elle montre que l’évolution des idées et des attitudes européennes envers les Noirs n’a jamais été linéaire. Et qu’on peut parfois trouver des modèles d’avenir dans le passé.

De toutes conditions sociales.
On le voit, les Africains d’Europe n’étaient pas réduits à la seule condition servile. Des milliers d’entre eux étaient des citoyens européens à part entière. Ils appartenaient à toutes les couches sociales : serviteurs, maîtresses, ouvriers, artisans, galériens, soldats, marins, officiers, généraux, étudiants, philosophes, musiciens, écrivains, peintres, ingénieurs, riches propriétaires terriens, ducs, princes, religieux, saints, sportifs, etc.
Parmi eux, des figures d’excellence ont émergé dans toute l’Europe : ils sont des centaines à avoir été de véritables célébrités à leur époque, du XIIIe s au XIXe s. Et tous ne sont pas connus car la recherche sur ces Africains célèbres de l’histoire européenne ne fait que commencer.
En Angleterre
En 1997 la National Portrait Gallery de Londres a consacré une exposition et des conférences à Ignatius Sancho, ancien esclave africain devenu un homme de lettres célèbre en Angleterre au XVIIIe siècle. Sancho fut dramaturge, critique d’art et de théâtre, compositeur et protecteur de jeunes écrivains. Il a écrit Theory of Music et sa correspondance avec des personnalités anglaises publiée après sa mort en 1780 – Letters of the Late Ignatius Sancho, An African – a été un succès de librairie.
En Italie
Au XIIIe siècle, un Africain, Jean le Noir, protégé de Frédéric II, fut vizir du royaume de Sicile.
Au début du XVIe siècle à Venise, Anne, une femme noire surnommée la Cléopâtre italienne pour sa très grande beauté, fut la maîtresse du cardinal de Médicis (futur pape Clément VII). De cette liaison naquit un fils, Alexandre de Médicis dit le Maure, qui devint le premier duc de Florence.
En Espagne
L’Africain Juan Latino (1516 – vers 1595) était l’un des plus grands poètes et érudits de l’Espagne du XVIe siècle. Il enseigna le latin et le grec à l’Université de Grenade. Son poème en latin l’Austriade, dédié à son protecteur et ami don Juan d’Autriche, vainqueur des Turcs à Lépante (1571), est considéré comme « un des monuments de la littérature espagnole du XVIIe siècle ».
En Allemagne
lesafricainsOriginaire de l’actuel Ghana, le philosophe Anton Amo a vécu au XVIIIe siècle en Allemagne. Amo a publié trois ouvrages de philosophie et enseigné dans les Universités de Halle, Wittenberg et Iéna. Il fut conseiller à la cour de Berlin avant de retourner vers 1753 en Afrique.
En Russie
Abraham Petrovitch Hanibal (1696-1781) né à Logone au Cameroun, est l’Africain le plus célèbre de l’histoire russe. Ingénieur savant, auteur en 1725-1726 des traités Géométrie Practique et Fortifications, il fut directeur technique et général en chef de l’armée impériale russe. Il a dirigé pendant de nombreuses années tous les grands travaux en Russie et est le fondateur de la ville d’Elisabethgrad, (Kirovograd, Ukraine). Le plus grand poète de Russie, Alexandre Pouchkine, est son arrière-petit-fils .
En France
Le célèbre Alexandre Dumas était le petit-fils d’une Africaine, esclave à Saint Domingue.

ILLUSTRATIONS
1- Abraham Hanibal, portrait présumé, XVIIIe s. (J.B. van Loo?, Collection privée de Me Meille, Paris) : Hanibal fut général de l’armée russe et le bisaïeul de Pouchkine
Source : Livre de l’auteur Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine, Paris, Présence Africaine, 1996 (couverture)
2- L’Ambassadeur du roi du Congo Dom Garcia II auprès du gouverneur hollandais du Brésil en 1643, par Albert Eeckout (?). National Museum of Denmark, Department of Ethnography, Copenhagen.
Source : Blacks in the Dutch World, de Allison Blakely, Indiana University Press, 1993, page 122.
3- Un Africain d’ex-Yougoslavie dans les années 1950. Source : Man 58 (revue) année 1958, illustration de l’article de Lopashish
4- Paul, un Noir vivant à Orléans, France au XVIIIe siècle par J.B. Pigalle, 1760
5-Ignatius Sancho, homme de lettres, Angleterre, XVIIIe s., par Gainsborough. Source: Couverture du livre, Letters of the Late Ignatius Sancho, An African, Edition de 1998, Penguin Books
6- La poétesse Phyllis Wheatley, XVIIIe s. (The Moorland-Spingarn Research Center, Howard University, Washington)
Source : General History of Africa, Unesco, vol V, 1992.
7- Dido, une Noire de Londres par J. Zoffany
Source : couverture du livre Black London de Gretchen Holbrook-Gerzina, Rutgers University Press
*Maître de conférences en Etudes Slaves. Sa thèse de doctorat en histoire et civilisation a porté sur l’histoire des Africains en Russie de 1670 à 1917. Il a publié en 1996 une biographie, Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine (traduite en russe) et dirigé en 1999 l’ouvrage collectif, Pouchkine et le Monde Noir.

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