Published On: dim, Mar 26th, 2017

 » LES MARCHANDS BLANCS ET LES MARCHANDS NOIRS » d’Adandozan roi du Dahomey (1797-1818)

Discours du Roi Adandozan (1797-1818) à M. Abson

« J’admire le jugement des hommes blancs; mais quelqu’habiles qu’ils soient, il paraît qu’ils n’ont pas encore suffisamment étudié le naturel des noirs: naturel qui diffère autant de celui des blancs que les couleurs de leur peau.— Le Grand Etre les a tous créés; & puisqu’ils a jugé convenable de les distinguer par la couleur du teint, on peut présumer qu’il leur a donné des qualités & des dispositions différentes.— Il y a de même des différences bien importantes entre les pays que nous habitons Vous, Anglais, par exemple, vous êtes, dit-on, entourés par l’Océan: vous semblez ainsi destinés à être en relation avec tout l’Univers, par le moyen de vos vaisseaux; tandis que nous, Dahomans, entourés comme nous le sommes de diverses nations, qui parlent différents langages, nous sommes forcés de nous défendre et de punir leurs déprédations avec l’épée.

C’est ainsi que les guerres se renouvellent sans cesse parmi nous, & ceux de vos compatriotes qui prétendent que nous faisons la guerre pour fournir d’esclaves vos vaisseaux, se trompent grossièrement. Vous pensez pouvoir opérer ce que vous appelez une réforme dans le moeurs des noirs. Mais considérez quelle disproportion il y a entre la grandeur de votre pays, & l’étendue de l’Afrique, & vous serez bientôt convaincu des difficultés que vous éprouveriez à changer le système d’un pays aussi vaste que celui-ci. Mais pour y parvenir, il faudrait faire un grand carnage, & commettre diverses cruautés qui ne sont pas d’usage parmi les blancs; & ces moyens mêmes seraient contraires aux principes de ceux qui désirent la réforme.

Je jure au nom de mes ancêtres et au nom du mien, que jamais un Dahoman ne s’est engagé dans des expéditions guerrières pour se procurer de quoi acheter vos marchandises. Moi-Même, qui n’occupe le trône que depuis peu de temps, j’ai tué des milliers d’hommes sans avoir jamais conçu l’idée de les exposer à la vente; & assurément, j’en tuerai bien des milliers encore — lorsque la justice ou la politique exigent qu’on fasse périr des hommes, il n’y a ni soie, ni corail, ni eau-de-vie qui puisse tenir lieu du sang à répandre pour l’exemple. D’ailleurs si les blancs cessaient de fréquenter l’Afrique, la guerre cesserait-elle sur notre Continent? Non, assurément. Et s’il n’y avait point de vaisseaux pour nous débarrasser des captifs, qu’en fera-t-on? On les fera périr.—Peut-être me demanderez-vous comment les noirs se procureront des armes à feu & de la poudre. Je vous répondrai en vous demandant s’ils n’avaient pas des massues, des arcs & des flèches avant de connaître les Européens?

Ne m’avez-vous pas vu accomplir la cérémonie annuelle d’usage en l’honneur de Weegbaigah le troisième roi de Dahomy? N’avez-vous pas observé que je portais un arc & un carquois rempli de flèches en mémoire de la coutume de nos ancêtres? c’est avec de pareilles armes que le brave Weegbaigah subjugua tous ses ennemis. Dieu a fait ce monde pour la guerre. tous les Royaumes, grands ou petits, l’ont pratiquée dans tous les temps, quoique sur des principes différents.— Weegbaigah vendait-il ses esclaves? Non: il les a toujours fait périr, sans en excepter un seul. et qu’aurait-il pu en faire? les laisser subsister pour qu’ils égorgeassent ses sujets? C’eût été une misérable politique assurément: s’il l’eût adoptée, le nom Dahoman serait effacé de la mémoire des hommes, au lieu d’être, comme il l’est devenu, la terreur des autres Nations. Ce qui me fâche surtout, c’est que quelques uns d’entre vous ont écrit malicieusement dans des livres qui ne meurent jamais, que nous vendons nos femmes et nos enfants pour nous procurer de l’eau de vie.

Nous sommes indignement calomniés et j’espère que, sur ma parole, vous contredirez les contes scandaleux qu’on a fait sur nous, et vous apprendrez à la postérité que ces imputations sont fausses. Nous vendons aux blancs, il est vrai, une partie de nos prisonniers, & nous en avons le droit. les prisonniers n’appartiennent-ils pas à ceux qui les ont faits? Doit-on nous blâmer si nous envoyons des malfaiteurs dans des pays éloignés? On m’a dit que vous faisiez de même. Si vous n’avez plus besoin de nos esclaves, que ne dites vous avec franchise: les esclaves que nous vous avons achetés sont suffisants pour le pays auquel nous les destinions; ou bien les artistes qui faisaient les belles choses que nous vous vendions sont tous morts sans avoir instruit personne dans leur art.

Mais que des hommes à longues têtes tiennent conseil en Angleterre, fassent des lois à notre usage, et prétendent nous apprendre comment nous devons vivre, nous qu’ils ne connaissent point, et dont ils n’ont jamais visité le pays: j’avoue que cela me paraît un peu extraordinaire. Il faut qu’ils s’en soient laissé imposé par quelqu’un qui aura fait le commerce avec nous; qui, ne sachant pas conduire ses esclaves, les aura laissé périr entre ses mains; qui aura ainsi perdu son argent; et qui par envie contre ceux qui font fortune, aura cherché à avilir également les marchands blancs et les marchands noirs »
« Vous m’avez vu tuer un grand nombre d’hommes à la cérémonie annuelle. Vous avez vu souvent les criminels de Grigwhee & d’autres de mes provinces, qu’on m’amenait garrottés. Je les tue; mais jamais je ne demande d’être payé pour cela. Je fais suspendre quelques têtes à ma porte.

j’en fais répandre quelques unes sur les places des marchés, pour que mes sujets marchent dessus lorsqu’ils s’y attendent le moins. Cela donne à mes cérémonies un air de grandeur bien plus important que l’étalage de riches habits que je pourrais acheter. Cela me fait redouter de mes ennemis, & répand la terreur de mon nom dans les bois. — D’ailleurs, si je négligeai un devoir aussi indispensable, mes ancêtres me permettraient-ils de vivre? Ne me tourmenteraient-ils pas jour & nuit? Ne se plaindraient-ils pas que je ne leur envoie personne pour les servir, & qu’occupé de moi seul, j’oublie le nom de mes prédécesseurs?— Les blancs ne connaissent point toutes ces circonstances.

Mais je vous apprends maintenant, pour que vous le sachiez, et que vous puissiez en instruire vos compatriotes, quel est le véritable objet de nos cérémonies, & quel sera cet objet tant que les noirs seront les maîtres dans leur pays. Le petit nombre d’esclaves que nous pouvons nous dispenser d’employer dans les offrandes de nécessité, nous les vendons aux Européens; & ceux-là assurément s’estiment heureux d’être vendus de la sorte, lorsqu’ils se sont vus sur la route de Grigwhee. « Nous boirons encore de l’eau » se disent-ils a eux-mêmes, « les blancs ne nous tueront pas; et nous pourrons même éviter d’être châtiés, si nous servons nos maîtres avec fidélité »

SOURCE: Bibliothèque britannique, volume II ( publié par Marc Auguste Pictet,Charles Pictet de Rochemont,Frédéric Guillaume baron Maurice) page 85 https://play.google.com/store books/details?id=KYY3AAAAMAAJ&rdid=book-KYY3AAAAMAAJ&rdot=1 

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  1. « LES MARCHANDS BLANCS ET LES MARCHANDS NOIRS » D’Adandozan Roi Du Dahomey (1797-1818-

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