Published On: mer, Jan 10th, 2018

LES ORIGINES AFRICAINES DE « SATAN »

Le « Culte des Ancêtres », terme par lequel nous désignons la tradition religieuse d’authenticité kémite manifestée depuis les Origines, trouve aujourd’hui beaucoup de difficulté à être compris par les descendants de ces hommes et ces femmes qui auront, les premiers, conceptualisé l’idée de Dieu.

Les Textes des Pyramides, premier corpus religieux attesté dans l’histoire de l’Humanité, témoignent de l’ancienneté de la notion de Dieu en Afrique, et relèvent également plusieurs aspects de la liturgie kémite associant la Félicité du défunt au rapport observé avec les Ancêtres, et à travers eux, avec Dieu. Les Textes des Sarcophages précisent cet aspect de la traditionnalité kémite lorsqu’ils évoquent les quatre (4) faits excellents accomplis par Râ au Temps de la Création. « 1) Je fis le quatre vents pour que chaque homme puisse respirer en son temps, dit le Dieu Grand. C’est un des faits. 2) Je fis la grande inondation pour que l’humble puisse en bénéficier comme le noble. C’est un des faits. 3) Je fis chaque homme semblable à son compagnon; et je n’ordonnai pas qu’ils agissent mal. C’est leurs cœurs qui ont désobéi à ce que j’avais dit. C’est un des faits. 4) J’ai fait en sorte que leurs cœurs ne soient pas disposés à oublier l’Amenti, afin que les offrandes sacrées soient faites aux Neterous des Sepaou(t). C’est un des faits. ». (Cité par T. Obenga in Philosophie africaine…,p.98)

Le quatrième fait, qui donne au Dieu Grand d’avoir fait en sorte que nous ne soyons pas disposés à oublier l’Amenti, afin que les offrandes sacrées soient faites aux Neterous des Sepaou(t), rappelle effectivement la place de l’ancestralité dans la tradition kémite. « Amenti » est le terme employé pour désigner l’Ouest géographique, là où se couche le soleil, mais ce terme présente une compréhension tout autre lorsqu’il s’applique à la religion kémite. Diene Thiao en donne une première explication : « Ceux qui respectaient la Maat ont la promesse d’une vie meilleure dans l’au-delà, appelé Amenta. Décomposons le mot Amenta : A-Men-Ta. Ta est la terre inondée. Men, ici, donc Amen est la négation d’ici, ce qui veut dire pas ici. En somme Amenta veut dire la Terre pas ici ou tout simplement l’Au-delà. » (Diene Thiao, L’Égypte révélée, p. 142).

L’expression « Au-delà », sous-entendu « Au-delà du fleuve », désigne la destination des défunts kémites au motif que le soleil se couche à l’Ouest, au-delà du Nil, la terre inondée. Cette idée est reprise par la tradition grecque lorsqu’elle évoque les Jardins des HespéridesLes Hespérides, nymphes personnifiant le Couchant, ont leur nom formé à partir de la locution grecque Hesperis signifiant OccidentOuest. LeJardin des Hespérides est censé se trouver à la limite occidentale du monde. Les auteurs Grecs décrivent un endroit paradisiaque et y mettent des pommes d’or gardées par un serpent polyglotte; une histoire et des caractères qui reviendront plus tard dans le récit biblique du Jardin d’Eden.

Le Jardin des Hespérides et le serpent polyglotte (vase grec à figures rouges).

Ainsi, le quatrième fait excellent accomplie par Râ au Temps de la Création est une recommandation de ne pas « oublier » les Ancêtres et d’approcher le Dieu Grand à travers les Neterous des Sepaou(t), c’est-à-direles divinités tutélaires de nos familles, de nos villages, de nos villes, qui sont autant d’hypostases de l’Un-et-Seul.

L’idée que nous nous faisons du culte des Ancêtres est intimement lié au rapport que nous entretenons avec la notion de « Temps » que nous déclinons habituellement en termes de passé, présent, et futur. Combien de fois avons-nous entendu l’honnête indignation d’un Africain islamo-christianisé devant ce qu’il croyait être l’adoration des « morts » lorsque nous lui parlions du culte des Ancêtres ? Cette « indignation » naît de la compréhension que nous avons de la « mort »; celle-ci est alors perçue comme une fin en soi, vouant à l’inefficacité et à l’oubli tout ceux et celles qui en sont « victimes », radicalement éjecté du monde des « vivants » sans plus avoir aucune incidence sur la vie « concrète ».

Or, en Afrique, « les morts ne sont pas morts », écrivait Birago Diop. Cette remarque de l’écrivain Sénégalais n’est relevée que pour son aspect poétique, mais personne ne questionne l’origine éventuelle d’une telle affirmation. Comment l’Afrique a-t-elle pu établir la certitude que « les morts ne sont pas morts » ? Répondre à cette question nous oblige à redéfinir la notion de « Temps ».

La Cosmogonie d’Iounou (Héliopolis), la toute première cosmogonie attestée dans l’histoire de l’Humanité, fait état d’une idée originale que désigne la locution « Khepri » associée au « Devenir », au « Mouvement ». Platon, dont l’œuvre, Le Timée, peut, à juste titre, être considérée comme un plagiat reconnu de cette cosmogonie kémite, revient sur cette notion sans toutefois la nommer. Il écrit : « Quand le père qui l’avait engendré s’aperçut que le monde qu’il avait formé à l’image des dieux éternels (les quatre éléments primordiaux, le feu, l’air, la terre, l’eau, associés aux quatre Neterous primordiaux Shou, Tefnout, Geb, Nout de la Cosmogonie d’Iounou) se mouvait et vivait, il en fut ravi et, dans sa joie, il pensa à le rendre encore plus semblable à son modèle. Or, comme ce modèle est un animal éternel[1], il s’efforça de rendre aussi tout cet univers éternel, dans la mesure du possible. Mais cette nature éternel de l’animal, il n’y avait pas moyen de l’adapter complètement à ce qui est engendré. Alors il songea à faire une image mobile de l’éternité et, en même temps qu’il organisait le ciel, il fit de l’éternité qui reste dans l’unité cette image éternelle qui progresse suivant le nombreet que nous avons appelé le temps. En effet, les jours, les nuits, les mois, les années, n’existaient pas avant la naissance du ciel, et c’est en construisant le ciel qu’il imagina de leur donner naissance; ils sont tous des parties du temps, et le passé et le futur sont des espèces engendrées du temps que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance éternelle. Nous disons d’elle qu’elle était, qu’elle est, qu’elle sera, alors qu’elle est est le seul terme qui lui convienne véritablement, et que elle était et elle sera sont des expressions propres à la génération qui s’avance dans le temps, car ce sont là des mouvements. Mais ce qui est toujours identique et immuable ne saurait devenir ni plus vieux, ni plus jeune avec le temps, ni être jamais devenu, ni devenir actuellement, ni devenir plus tard, ni en général subir aucun des accidents que la génération a attaché aux choses qui se meuvent dans l’ordre des sens et qui sont des formes du temps qui imite l’éternité et progresse en cercle suivant le nombre » (Platon, Timée, 36c/38d).

Ce discours aux allures spontanées, qui peut paraître difficile à appréhender, est parfaitement intelligible lorsqu’il se rapporte à l’arrière-fond cosmogonique des peuples de la vallée du Nil (Congo), nous reviendrons sur ce point dans les prochains paragraphes.

Ainsi, le « Temps » est une notion associée au mouvement, au devenir, il n’est ni passé, ni futur, il estLe culte des Ancêtres regarde autant « le passé » que « le futur », puisqu’il est d’une nature englobante et la présence des Ancêtres est effective au motif qu’il n’y a ni passé, ni futur, mais sans doute un « à-côté ». La vie objective est une boucle perpétuelle, et il n’existe pas d’instant « t » où commence l’ancestralité puisque le cercle ne connaît ni commencement ni fin. Nous sommes les visages de nos Ancêtres. Nous sommes nos Ancêtres. Célébrer l’Ancestralié c’est célébrer le peuple dans sa durée, appeler à sa conservation autant qu’à celle de la Civilisation qu’il a su produire(cette compréhension peut autoriser une nouvelle idée de ce que nous appelons « le travail »). Les visages et les dieux de cette liturgie retrouvée doivent nécessairement leurs traits au peuple qui les prient. Il n’y a donc pas de messie universel qui surgirait de l’étranger, car rien n’est universel, tout est culturel.

Cette remarque est encore perceptible avec le cercle sans commencement ni fin qui deviendra le « Satan » des religions abrahamiques.

Pour saisir cette correspondance, il faut premièrement se familiariser avec la notion de « Douat », le Ciel inférieur, « le monde souterrain » qui, du grec « hadès », du latin « infernus », deviendra « l’enfer » du langage courant. Théophile Obenga situe la Douat : « Féminin dans la langue égyptienne, le Ciel est un lieu. Il se compose de nombreux endroits : Le Ciel Inférieur (dw3t, Douat) : c’est une région cosmogonique. Ceux de l’Au-delà y habitent, précisément les dw3tyw, douatiou. Le Soleil (Râ) passe la nuit dans le Ciel Inférieur (…).» (Théophile Obenga, La Philosophie Africaine…, p.132). L’Enfer est le lieu de résidence que les religions abrahamiques donnent à Satan. Or, comme nous le montrerons par la suite, l’idée de Satan est d’abord une idée essentiellement liée à l’initiation et à l’épreuve qui la caractérise.

La Douat, la descente aux enfers.

Le récit cosmogonique de la Création vu par le peuple Luba du Congo servira de support à notre argumentation :

« Maweja Nnangila, Dieu, procéda à l’œuvre de création en trois étapes. À la première étape, Il surgit Lui-même du néant et fut. Ensuite, par l’émission du Verbe, par l’appel par le geste, et par le souffle, il passa aux deuxième et troisième étapes de la création. Ainsi, la deuxième étape fut celle de la Création, par les émanations de sa divinité, des créatures primordiales du ciel du sommet. Maweja les créahermaphrodites et les répartit en trois catégories : quatre par quatre les animaux géants; par paires jumelles les esprits du ciel; et par paires jumelles toujours les grandes choses aînées. Enfin la troisième étape fut celle de la création proprement dite, étalée sur deux saisons : d’abord la saison sèche, ensuite la saison pluvieuse.

« Au cours de chacune de ces saisons, l’œuvre de la création s’effectua en cinq temps pendant lesquels chaque chose fut créée hermaphrodite et par paire jumelle. C’est ainsi qu’au début de la saison pluvieuse de la création, au moment où furent créées les choses cadettes (ou créatures de la terre), Dieu créa un être qu’il plaça à la tête de toutes les « créatures cadettes » en qualité de Grand Seigneur. Il le nommaKongolo kaa mukanda, ce qui, littéralement, signifie « celui qui ordonne la complétude » ou « celui qui déplie la loi ». En d’autres termes, « ordonnateur de la perfection » ou « ordonnateur de la loi », ou encore « spirale de la loi ».

« En ce temps-là, l’homme n’était pas encore créé. Mais cet être ressemblait en beaucoup de points à l’homme qui fut crée par la suite. Il en était comme la préfiguration tout en étant différent, car lui n’avait pas reçu le souffle de Maweja qui, par la suite, anima l’homme et le différencia des autres créatures. De plus, il n’avait pas une nature précise, car il rassemblait en lui un peu des caractères de toutes les choses créées. Ainsi, il avait une tête humaine, des membres comme les quadrupèdes, etc.

« Un jour, les animaux et autres créatures se moquèrent de Kongolo koa mukanda à cause de sa nature indistincte et lui donnèrent le sobriquet de Cya kubidi, « être équivoque ». Celui-ci en conçut une grande colère dont l’écho arriva jusqu’à l’oreille de Maweja qui le fit venir et l’interrogea :

–         De quel nom t’appellent les autres ?

Kongolo ne donna pas le sobriquet par lequel les autres l’appelaient ni son nom de Kongolo kaa mukanda, mais il répondit en se plaignant :

–         Moi, je suis Nyoka, « le Réprouvé » (« le Puni », « le Renié »).

Dieu lui dit : Pourquoi te dis-tu « Le Réprouvé » ?

« Equivoque » répondit :

–         Tu ne m’as pas crée comme les autres; je suis un être équivoque. Je ressemble un peu à toutes les créatures sans ressembler vraiment à aucune. Je ne suis pas parfait comme tu me l’as fait croire : ndi munyoka, je suis le réprouvé, le puni.

« Ayant entendu cela, Maweja se mit à méditer et conclut que son œuvre de création n’avait pas encore atteint la perfection qu’il croyait. Il pensa alors créer un être qui soit comme un autre lui-même dont il puisse faire un vrai grand seigneur.

« Après une longue réflexion, Maweja rassembla son souffle et, l’expirant de toutes ses forces sur la terre, fit apparaître l’homme. Aussitôt il souffla sur l’homme et fit apparaître la femme. Il confia à l’homme la grande seigneurie et révoqua Kongolo, qui en conçut une grande jalousie et jura de se venger…

« Lorsque Kongolo eut atteint son but en faisant déchoir l’homme. Maweja le convoqua pour le juger. Mais celui-ci se montra arrogant en se présentant de nouveau sous le nom de Nyoka, « Le Réprouvé », qu’il s’était donné lui-même. Alors, Dieu le maudit :

–         Tu t’es nommé toi-même Nyoka, « le Réprouvé », c’est donc ainsi que tu seras puni…Et maintenant, métamorphose-toi !

« Aussitôt, « Équivoque » perdit un à un tous les caractères des autres créatures qui constituaient sa nature et apparut sous sa nouvelle forme d’être réprouvé, celle du Serpent.

(Clémentine F. N. Madiya, Arts Africains, signes et symboles, pp. 113-115)

………………………………………………………………………………

Il convient premièrement de reconnaître le caractère typiquement kémite de cette cosmogonie. Les trois étapes initiales de la Création sont respectées. Le surgissement du « néant » évoque la phase de conception. L’idée de « néant » ici doit être rectifiée car le « néant » n’est pas d’une conception cosmogonique kémite, on parlera alors de « chaos primordial ». Théophile Obenga revient sur l’introduction de la Cosmogonie des Luba du Congo. Il note : « Au commencement, de Toutes les Choses (de l’Univers), l’Esprit Aîné, Maweja Nangila, le premier, l’aîné et le grand seigneur de tous les Esprits qui apparurent par la suite, se manifesta, seul, et de par soi-même. Puis, et d’abord, il créa les Esprits. Il les créa, non pas à la façon dont il créa les autres choses, mais par une métamorphose de sa propre personne, en la divisant magiquement, et sans qu’il ne perde rien » (Théophile Obenga, La Philosophie Africaine…, p. 61).

La deuxième phase, l’émission du Verbe, correspond à la phase d’énonciation; et enfin, la troisième phase, celle de la création à proprement parler étaler sur deux saisons, le sec (saison sèche) et l’humide (saison pluvieuse), est celle de l’incarnation. La Création suivant la cosmogonie Luba, à l’instar de la cosmogonie héliopolitaine, se fait par la pensée (méditation, réflexion de Maweja Nangila) et la parole (émission du Verbe). Les dieux primordiaux, les « Aînés », paraissent avec le caractère hermaphrodite et en paires de jumeaux, exactement comme c’est le cas avec le récit héliopolitain. Plusieurs points de correspondance peuvent encore être relevés, mais ceci n’est pas l’objet premier de cette communication que nous consacrons aux origines de « Satan ».

Kongolo Kaa Mukanda« Le Réprouvé », Nyokà-le-Serpent, est la parfaite figure qui produira l’image de Satan dans les religions abrahamiques, à la différence qu’appréhender à travers la tradition originale des BaLuba du Congo, la fonction de ce personnage qui aura effrayé des générations d’Africains islamo-christianisés est enfin perçue et installé dans une logique endogène.

À partir du mythe des Luba, il est intéressant de suivre comment les Baluba identifient leurs symboles qu’ils appellent bimanyinu bya bangabanga « signes du début » ou « signes d’origine ». Ces signes figurent tous les transformations de Kongolo Kaa mukanda. Considéré dans son état d’ordonnateur de la loi, Kongolo kaa mukanda est figuré par mwanza nkogolo, « le cercle du début ». Car il est l’être qui est à l’état parfait, l’être qui donne la perfection à tous ceux qui se conforment à la loi et les met dans l’état d’êtres « finis », « achevés », « complets ». (note de F.N. Madiya)
Considéré dans l’exercice de sa fonction (dérouler la loi, régir), il est l’être qui bouge et fait bouger. Il prend la forme d’une spirale appelée « Manyingu » (le terme Manyingu dérive du verbe « ying » ayant les acceptions suivantes selon les suffixes qui lui sont octroyés : « ying » (infinitif kunyinga) : rétrécir, tordre quelque chose en son milieu jusqu’à ce qu’il prenne la forme d’un 8 : serrer très fort à la taille. « ying-ul-uk (inf. kunyunguluka : encercler, entourer, contourner quelque chose jusqu’à revenir au point initial, tracer un cercle autour de quelque chose. (note de F. N. Madiya)
Dans l’état de repos qui suit l’action, Kongolo prend la forme de cercles concentriques, appelés aussi Manyingu. La spirale et les cercles concentriques sont considérés par les Baluba comme des « cercles en mouvement ». (note de F. N. Madiya)
Devenu Nyokà, Serpent, Kongolo Kaa Mukanda, « ordonnateur de la Loi », est figuré par une ligne sinusoïdale ou en chevron lorsqu’il est considéré en action, en mouvement. (note de F. N. Madiya)
Kongolo Kaa Mukanda est figuré par une ligne plus ou moins droite lorsqu’il est représenté à l’état de repos. (note de F. N. Madiya)

« Le python arc-en-ciel nh-hr est le même que nkõgal ou nkõgolo [2] bantu, écrit Oscar Pfouma. La correspondance nous semble assurée. Nh-hr python, alias dm3 (Urk.V. 87), alias s3-t3 (littéralement fils de la terre), est symboliquement associé à l’Ouroboros śd m r3 littéralement queue en gueule (…) Le python arc-en-ciel est la représentation imagée, comme le caméléon et l’Ouroboros, du parcours initiatique » (Oscar Pfouma, L’harmonie du monde…, p.58).

Le nom « s3-t3 », « Sa-Ta », « le Fils de la Terre », l’un des noms que porte Apepou (Apophis), le serpent monstrueux qui éprouve Râ au moment où ce Grand Dieu traverse la Douat (le monde souterrain/enfer), deviendra le « Satan » de la tradition rabbinique. Le cheminement de l’astre du jour, auquel Râ s’identifie, prend la forme d’un labyrinthe serpentiforme dont les « pièges » ponctuent la traversée de la Douat, le monde souterrain, que réalise le Dieu Grand dans les heures nocturnes. Ces épreuves sont celles que le défunt doit surmonter car, faut-il le rappeler, l’initiation c’est « la mort » qui précède une renaissance.

L’ambivalence de l’image du serpent, tantôt allié Nh-hr, tantôt hostile Apepou est perceptible à travers l’alchimie comme le rappelle Marcellin Berthelot, l’un des précurseurs de la chimie en Europe : « Le Serpent ou Dragon qui se mord la queue (ouroboros) est plus significatif encore : c’est le symbole de l’œuvre, qui n’a ni commencement ni fin. Dans le Papyrus de Leide, il est question d’un anneau magique, sur lequel ce serpent est tracé. Il est aussi figuré deux fois dans le manuscrit 2.327, en tête d’articles sans nom d’auteur, dessiné et colorié avec le plus grand soin, en deux et trois cercles concentriques, de couleurs différentes, et associé aux formules consacrées : La nature se plaît dans la nature, etc. Il est pourvu de trois oreilles, qui figurent les trois vapeurs, et de quatre pieds, qui représentent les quatre corps ou métaux fondamentaux : Plomb, cuivre, étain, fer. Les derniers détails rappellent singulièrement la salamandre, animal mystérieux qui vit dans le feu, lequel apparaît déjà à Babylone et en Égypte[3], et dont Aristote, Pline, Sénèque et les auteurs du siècle suivant rappellent souvent les propriétés mystérieuses. Il en est aussi question dans le papyrus Leide et parmi les pierres gravées gnostiques de la collection de la Bibliothèque Nationale : elle jouait un certain rôle dans les formules magiques et médicales de ce temps. À la suite de la figure du serpent, on lit dans le manuscrit 2.327 un exposé allégorique de l’œuvre : Le dragon est le gardien du temple. Sacrifie-le, écorche-le, sépare la chair des os et tu trouveras ce que tu cherches. Puis, viennent successivement l’homme d’airain, qui change de couleur et se transforme dans l’homme d’argent; ce dernier devient à son tour l’homme d’or. Zosime a reproduit tout cet exposé avec plus de développement. Les mêmes allégories se retrouvent ailleurs dans un texte anonyme, sous une forme qui semble plus ancienne : l’homme d’airain est plongé dans la source sacrée, il change non seulement de couleur, mais de corps, c’est-à-dire de nature métallique, et il devient l’homme d’Asemon, puis l’homme d’or. L’argent est ici remplacé par l’asemon, c’est-à-dire par l’Electrum, alliage d’or et d’argent, qui figurait au nombre des vieux métaux Égyptiens.

Ouroboros alchimique

Remarquons encore ces allégories, où les métaux sont représentés comme des personnes, des hommes : c’est là probablement l’origine de l’homunculus[4] du moyen âge; la notion de puissance créatrice des métaux et de celle de la vie s’étant confondues dans un même symbole. Un autre traité de Zosime renferme une figure énigmatique, formée de trois cercles concentriques, qui semblent les mêmes que ceux du serpent, et entre lesquels on lit ces paroles cabalistiques : Un est le tout, par lui le tout, et pour lui le tout, et dans lui le tout. Le serpent est un; il a les deux symboles (le bien et le mal) et son poison (ou bien sa flèche), etc. Un peu plus loin vient un Scorpion et une suite de signes magiques et astrologiques. (…) Dans le manuscrit de saint Marc, fol.188, V, et dans le manuscrit 2.249, fol.96, sous le nom de Chrysopée de Cléopâtre, le même dessin se voit, plus compliqué et plus expressif. En effet, non seulement les trois cercles sont tracés, avec les mêmes axiomes mystiques; mais le centre est rempli par les trois signes de l’or, de l’argent et du mercure. Sur le côté droit s’étend un prolongement en forme de queue, aboutissant à une suite de signes magiques, qui se développent tout autour. Le système des trois cercles répond ici aux trois couleurs concentriques du serpent citées plus haut. Au dessus, on voit l’image même du serpent Ouroboros, avec l’axiome central : Un le tout. Le serpent, aussi bien que le système des cercles concentriques, est au fond l’emblème des mêmes idées que de l’œuf philosophique, symbole de l’univers et symbole de l’alchimie. (…) Le serpent qui se mord la queue était adoré à Hiérapolis en Phrygie, par les Naasséniens, secte gnotisque à peine chrétienne. Les Ophites, branche importance du gnosticisme, comprenaient plusieurs sectes qui se rencontraient en un point, l’adoration du serpent, envisagé comme le symbole d’une puissance supérieure; comme le signe de la matière humide, sans laquelle rien ne peut exister; comme l’âme du monde qui enveloppe tout et donne naissance à tout ce qui est, le ciel étoilé qui entoure les astres; le symbole de la beauté et de l’harmonie de l’univers. Le serpent Ouroboros symbolisait donc les mêmes choses que l’œuf philosophique des alchimistes. Le serpent était à la fois bon et mauvais. Ce dernier répond au serpent égyptien Apophis, symbole des ténèbres et de leur lutte contre le soleil. » (M. Berthelot, Les origines de l’Alchimie, pp.58-63).

Cette ambivalence est aussi perceptible avec le nom « Nyokà » que se donne « Équivoque », Kongolo Kaa Mukanda, l’œuvre parfaite de Maweja Nangila, l’Aîné, que Celui-ci plaça à la tête de toutes les « créatures cadettes ». Nyokà est un terme générique pour désigner le serpent. Ce terme dérive de « nyook » qui signifie « faire souffrir » aussi bien moralement que physiquement. Le déverbal passif nyooka (mu-nyooka) signifie selon le cas « celui que l’on fait souffrir », « celui qui n’est pas aimé », « le réprouvé », « le puni », « le renié », « le haï », etc.; tandis que le déverbal actif « nyook » signifie « celui qui fait souffrir », « le bourreau », etc. « Équivoque », ainsi compris, désigne l’indétermination, la neutralité, l’Initiation, la Connaissance : on en use en « bien » ou en « mal » suivant nos propres desseins.

Kongolo représenté sous la forme d’une torsade. On reconnaît le signe mathématique de l’infini et la pointe de la queue que l’on donne habituellement à Satan.

L’aspect « équivoque », « indéterminé », de Kongolo Kaa Mukanda est perceptible dans l’extrait du Timée rappelé plus haut, lorsque Platon écrit : «  Quand le père qui l’avait engendré s’aperçut que le monde qu’il avait formé à l’image des dieux éternels se mouvait et vivait, il en fut ravi et, dans sa joie, il pensa à le rendre encore plus semblable à son modèle. Or, comme ce modèle est un animal éternel (c’est-à-dire Kongolo Kaa Mukanda), il s’efforça de rendre aussi tout cet univers éternel, dans la mesure du possible. Mais cette nature éternel de l’animal, il n’y avait pas moyen de l’adapter complètement à ce qui est engendré. Alors il songea à faire une image mobile de l’éternité et, en même temps qu’il organisait le ciel, il fit de l’éternité qui reste dans l’unité cette image éternelle qui progresse suivant le nombre, et que nous avons appelé le temps. » (Platon, Timée, 36c/38d). Cette image mobile, l’animal éternel, est le serpent qui se mord la queue. L’indétermination de Kongolo Kaa Mukanda, cette nature indistincte qui lui mérita le sobriquet de Cya kubidi, « être équivoque », s’exprime chez Platon lorsqu’il écrit qu’« il n’y avait pas moyen de l’adapter complètement à ce qui est engendré ».

Ce n’est qu’en conclusion que nous évoquons ici l’œuvre de Dante Alighieri, la Divine Comédie, qui représente l’Enfer sous la forme d’une spirale à neuf cercles, un cratère creusé par la « chute » de Satan. Or, cette spirale infernale n’est autre que la spirale de la Création, incarnée dans la figure de Kongolo Kaa Mukanda, le Serpent, l’épreuve initiatique, dont le succès nécessite de connaître les sept principes hermétiques de la Loi fondamentale (celle qui forme le nom même de Kongolo Kaa Mukanda, « Celui qui déplie la loi ») rappelés par le Kybalion, à savoir : 1) Le principe du Mentalisme : « le Tout est Esprit, l’Univers est mental, 2) Le principe de Correspondance : « Ce qui est en Haut est comme ce qui est en Bas, ce qui est en Bas est comme ce qui est en Haut, 3) Le principe de Vibration : « Rien ne repose, tout remue, tout vibre », 4) Le principe de Polarité : « Tout est double, toute chose possède des pôles; tout à deux extrêmes, semblable et dissemblable ont la même signification, les pôles opposés ont une nature identique mais des degrés différents, les extrêmes se touchent, toutes les vérités ne sont que des demi-vérités, les paradoxes peuvent être conciliés », 5) Le principe du Rythme : « Tout s’écoule au-dedans et au dehors, toute chose à sa durée, tout évolue puis dégénère, le balancement du pendule se manifeste dans tout, la mesure de son oscillation à droite est semblable à la mesure de son oscillation à gauche, le rythme est constant », 6) Le principe de Cause et d’Effet : « Toute cause à son effet, tout effet à sa cause, tout arrive conformément à la Loi, la chance n’est qu’un nom donné à la Loi méconnue, il y a de nombreux plans de causalité, mais rien n’échappe à la Loi », 7) Le principe du Genre : « il y a un genre en toutes choses, tout à ses principes masculins et féminins, le genre se manifeste sur tous les plans »

La Divine Comedie. Dante et Béatrice au « Paradis ». On reconnaît les cercles concentriques. La forme que prend Kongolo au moment du repos qui suit l’action.

De la nécessité de Kongolo Kaa Makanda est résolu le paradoxe des religions abrahamiques qui ne savent expliquer l’existence de Satan que par la crainte d’aller rôtir en Enfer qu’il doit inspirer aux dévots.Kongolo Kaa Makanda est la Loi en elle-même. Comme le rappelle le Kybalion : « il n’existe pas dans l’univers un endroit ou puisse se loger une chose extérieure et indépendante de la Loi. Son existence rendrait ineffectives toutes les Lois Naturelles et plongerait l’univers dans une illégalité et un désordre chaotique » (Trois initiés, Le Kybalion, p. 116).

[1] Il s’agit ici d’une allusion à l’Ouroboros, l’animal éternel, le serpent qui se mord la queue.

[2] Nkongolo.

[3] Horappolon rappelle à cet effet (Hiéroglyphica) : « Voulant signifier un homme qui n’est pas brûlé par le feu, ils (les Égyptiens) peignent une salamandre ; car celle-ci éteint toute flamme ».

[4] Homme en chair et en os que prétendaient pouvoir créer les Alchimistes (Zosime). Ce terme est aujourd’hui appliqué à toute représentation d’être humain, ou modèle à l’échelle du corps humain illustrant des fonctions et des caractéristiques abstraites (physiologie, psychologie, etc.)

par Amenhemhat Dibombari,

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