PRENDRE ACTE DU MEMORIAL ACTe : L’HOMME NOIR EST NU

Esclavage-Francois-Hollande-inaugure-le-memorial-ACTe-a-Pointe-a-Pitre_article_popinLe Mémorial ACTe, s’ouvrant ce 7 juillet 2015 après avoir été inauguré par François Hollande le 10 mai, affiche l’ambition d’offrir un lieu dédié à la mémoire collective de l’esclavage et de la traite des noirs, le premier auquel l’État apporte son financement. Pour satisfaire sa visée d’être le plus grand au monde, une somptueuse architecture habille son projet ainsi qualifié des racines d’argent pour une boîte noire. Ma présente tribune vient ouvrir cette boîte noire, qui fort malheureusement nous informe d’un contenu afrocide au service de la célébration d’une mémoire assise sur les privilèges, ceux de la blanchitude.

Ce mémorial, construit sur l’archétype du noir ensauvagé ayant pour dette impérissable envers la civilisation blanche et chrétienne celle de sa rédemption, apparaît bien plus comme un complexe morbide de la mémoire collective que comme le lieu prétendu du rassemblement pour éviter l’oubli. Dans une conception du passé falsifiée par tant de caricatures du présent, la captation du noir par le blanc perdure, glissée insidieusement dans une mytification des attributs supérieurs et généreux de ce dernier.

Point de rupture donc avec ce suprémacisme blanc, pour les peuples noir et blanc concernés par une émancipation des aliénations dont ils sont affectés aujourd’hui, chacun à son niveau, les uns avec le fardeau de la victime, les autres avec celui du victimaire. Dans cette mémoire là bâtie sur un mode mystificateur de domination sociale, ce mémorial est pleinement celui de la mise en acte de la colonialité.

Dans la reproduction sociale d’une boîte d’argent aux racines blanches, grâce au Mémorial ACTe les chaînes mentales ne se briseront jamais.

Article

Quatorze années furent requises suite à la reconnaissance de la Traite des noirs transatlantique comme crime contre l’humanité en mai 2001, pour qu’un mémorial destiné à cette histoire et ses victimes voit le jour. Disons plus exactement que là était l’objectif attendu du Mémorial ACTe. Dans l’antécédence de ces années là, quinze années au moins furent encore requises avant que ne soit votée la reconnaissance de ce crime contre l’humanité, combat porté haut et fort dans le verbe par Madame Christiane Taubira-Garde des Sceaux, soutenue par quelques comités de soutien ci et là dans les régions françaises, dont la peine à faire entendre la raison du crime n’était que le reflet de sa propre peine à l’Assemblée Nationale.

Tant de temps ! ? L’interrogation effraie, en nous conduisant directement au constat du mécanisme récurrent de l’homéostasie sociale qui affecte particulièrement la reconnaissance de l’Autre, dés lors que cet Autre n’est pas Français de souche, et plus particulièrement Afrodescendant.

Ce 10 mai 2015 inaugurant la création du Mémorial ACTe était compté, pour embrasser une rencontre prodigieuse, celle du NOUS dans le souvenir. Un jour nouveau pointait dans son exception, à marquer non pas d’une pierre blanche mais enfin d’une pierre noire (!). Le Mémorial ACTe dessinait un nouvel horizon dans une société restée si réactive et négative face aux conduites d’émancipation des esprits maintenus colonisés par la suprématie blanche et chrétienne, comme quand invariablement ces conduites sont affublées de l’épouvantail du communautarisme. Pour nous les décolonisés, la promesse d’une confluence allait se concrétiser avec le Mémorial ACTe … la confluence d’une mémoire collective actée à travers une histoire reconnue pour ce qu’elle est, barbare, qu’inéluctablement prolongerait la rencontre du NOUS, enveloppe psychique de cinq siècles de résistances à l’omnipotence de la colonialité.

NOUS : les esprits décolonisés, noirs et blancs qu’importe, quand cette décolonisation se comprend comme le délestage du poids des influences de la blanchitude, très différentes pour chacun selon l’Histoire certes, mais toutes affectées, du fardeau de la victime pour les uns, du fardeau du victimaire pour les autres…NOUS, allions communier dans l’expulsion de la souffrance.

Dans cette charge émotive du jour J enfin là, un de ceux que vous n’oublierez jamais comme tous ces autres jours qui font famille, la chute fût très douloureuse … découvrant un Mémorial ACTe qui nous ramène vers ces vestiges new-look de notre société française, comme autant d’abîmes postés le long de sa ceinture néo-coloniale. A mesure de sa découverte, chaque pas vers l’avant nous propulse de trois pas vers l’arrière.

Pour mieux briguer notre sujet, marquons une pause. Pour que le présent propos puisse bien se comprendre, une brève présentation du Mémorial ACTe s’impose avant de poursuivre. Elle reprend la visite inaugurale du 10 mai 2015 à laquelle procéda Thierry L’Étang, anthropologue et chef de projet du Mémorial ACTe , qui s’organisa en sept stations, selon le rapport d’une camarade ayant pu y assisté (1).


                                                                              Présentation du Mémorial ACTe

1. Le 1er espace dresse une statue de la vierge noire, présentée comme étant la première noire des Antilles !

2. Le 2ème expose quatre hommes désignés comme étant les premiers noirs débarquant aux Amériques, dont les deux premiers Jean le portugais noir (1492) et Jean Garrido le conquistador noir (1508 ) sont présentés comme des libres, mais aussi comme des conquérants, et spéculateurs du commerce des esclaves.

3. Le 3ème affiche un schéma montrant que le phénomène de l’esclavage a été pratiqué en tous lieux et en tous temps dans le monde et par toutes les civilisations dans l’histoire de l’humanité.

4. Le 4ème étale les objets que les rois Africains, qui vendaient par troc les captifs africains, recevaient des européens. ( fusils, cuillères, des chaudrons, des couteaux, bouteilles à alcool, des ciseaux, des marmites, etc…. ). Des sculptures d’hommes, de femmes, d’enfants représentant les captifs partagent cet espace.

5. Le 5ème arrêt se fait devant « l’arbre de l’oubli », à l’image de celui qui se trouve à Ouiddah au Bénin, arbre autour duquel chaque homme devait tourner 9 fois, chaque femme 7 fois afin d’oublier leurs origines et leur passé .

6. L’exposition se poursuit avec la présentation d’une coupe de bateau négrier chargé de sa cargaison d’esclaves Africains, puis de divers objets de répression et de torture utilisés contre les esclaves dans les plantations .

7. Le 7ème espace reconstitue un autel franc-maçon avec sa profusion de symboles maçonniques : un sol en damier de carrelage noir et blanc, 2 grandes colonnes, un œil dans une pyramide, un trône maçonnique, l’équerre et le marteau, etc. Une plaque est apposée, dont la première ligne est : « La Franc-maçonnerie joue un rôle important dans l’abolition de l’esclavage ».

8. Le 8ème espace est occupé par une grande statue du Christ en position de crucifié sans croix apparente, afin dit-on de signifier que l’église Catholique a été la voie de rédemption des « idolâtres » amérindiens et africains.

Ces deux derniers autels francs-maçon et christique jouissent d’éclairages lumineux convergeant à une diffraction toute transcendantale !

Donc pour résumer :

– L’église catholique ouvre et ferme le parcours d’exposition, bouclant la boucle de la rédemption des noirs !

L’artifice va jusqu’à présenter une vierge noire comme la première femme des Antilles. Autant dire que le symbole de la femme renvoie à la mère patrie qui présentement est doublement catholique et virginale … quoi de mieux pour renvoyer à la sainteté et la vertu, d’un état-nation Français salutaire. Et l’artifice n’a pas oublié de la colorer pour mieux circonvenir les afrodescendants au respect de cette mémoire là !

– Les premiers noirs débarquant aux Antilles sont des libres, mais aussi des conquérants, et pour certains spéculateurs du marché des esclaves ! Dans cette galerie d’images à fonction représentative, les noirs esclaves des blancs sont négligeables. Les noirs sont immédiatement assimilés à des libres et profiteurs de l’esclavage. Si quelques noirs clairsemés possédèrent des esclaves ou les marchandèrent, la grande rareté du phénomène n’est ni expliquée ni exposée dans ses variantes au cours de quatre siècles d’esclavage. Ainsi d’entrée de jeu, rien n’est amené de l’esclavage des noirs érigés par les blancs en système, de leur traite mercantile, et de ce système conçu comme princeps d’un nouveau monde à partir de 1685 (et au delà de 1845 malgré la promulgation de l’abolition). Et puis pour mieux affiner ces représentations sociales, quid des grandes figures Européens esclavagistes !

– La traite des noirs est « noyée » dans toutes les autres mises en esclavage dans l’espace-temps-monde ; son importance et ses spécificités sont atrophiées non seulement par le tableau de tous les autres types d’esclavage, mais aussi et surtout dans tous les espaces du Mémorial. L’exposition cherche à aligner la traite des noirs sur d’autres esclavages. Cela relève de l’aberration, face à l’addition des déprédations et forfaitures commises par la traite transatlantique, fondamentalement différentes de celles de la traite subsaharienne à laquelle elle se trouve toujours associée par analogie, par tous les esprits qui cherchent à en minimiser l’exception dans l’histoire de l’humanité:

1/ Un crime d’État, accoté sur un code juridique pour le rendre licite « le Code Noir », perpétré avec la collusion d’une Autorité religieuse, l’église catholique et romaine, et relevant ainsi d’une double institutionnalisation ; ce qui est radicalement contraire d’un crime de religieux fondamentalistes (sans commandement d’une Autorité suprême) tel la traite subsaharienne.

2/ Une déshumanisation extrême des hommes noirs jusqu’à leur exclusion du vivant, et cela au nom de leur couleur ; ce qui est encore fondamentalement inassimilable à la traite subsaharienne perpétrée au nom d’une infidélité religieuse, et non pas au nom d’une propriété biologique.

3/ les génocides Amérindiens et Africains

4/ quatre siècles de fonctionnement officialisé et légiféré

5/ l’agencement de la déportation et de sa contention au niveau tri-continental

6/ la conformation de sociétés esclavagistes.

– Seuls l’arbre de l’oubli, le dessin de la coupe d’un bateau, quelques instruments de torture, et une sculpture représentant un groupe d’Africains concrétisent quatre siècles :

      . de génocide des autochtones

      . d’organisation et d’entreprise de la traite des noirs intra et extra Africaine

      . de déportations des Africains, des pays de l’Afrique de l’Ouest, de la côte orientale Africaine, de Madagascar

      . de création des sociétés de plantation outre-mer, c’est à dire loin des « métropoles » occidentales afin qu’elles ne soient pas phagocytées par le fait esclavagiste ; du fonctionnement de ces sociétés de plantation administrées sur la base du Code Noir, sur 2 îles de la Caraïbe (Guadeloupe et Martinique), 1 pays d’Amérique du Sud (Guyane), et 1 île de l’Océan Indien (Réunion), pour ce qu’il reste à ce jour de départements d’Outre-Mer de tous les territoires des Amériques, de la Caraïbe et de l’archipel des Mascareignes où se perpétra l’esclavage.

      . de pratiques et collusions intra-territorriales ayant concouru à la mise en œuvre de l’esclavage et à son développement

     . de cautionnements philosophiques et politiques de toutes ces pratiques esclavagistes dans la France hexagonale, où l’esclavage est banni pour les Français et classé comme étant dégradant pour ses perpétrants ; De ces cautionnements envers les pratiques esclavagistes dans les sociétés de plantation, qui ont dépassé en toute bénédiction des autorités la barbarie de celles déjà consignées dans le Code Noir.

– Les objets de troc démontrent la vente des Africains par leurs hiérarques, et non pas l’achat de ces êtres humains par les Européens à ces hiérarques ! Bien sûr, démontrer la vente des Africains par leurs rois dédouane les Européens de l’organisation et de l’exercice de la traite en accentuant la participation des Africains. Mettre en exergue l’achat des Africains par les Européens aurait accentué la responsabilité de ces derniers, et notamment leur responsabilité majeure d’avoir établi parmi certains rois Africains (et non tous) des mécanismes de collaboration au crime d’esclavage.

Le renversement des royautés Africaines auxquels les Européens travaillèrent, pour mieux les asservir ensuite à leurs funestes projets, est enfoui. Sont enfouies les stratégies de complicité initiées par les Européens dés lors que les résistances Africaines furent vaincues, comme ce moment attendu pour mieux tirer parti de leur fragilité. Est dissimulé cet universel anthropologique voulant qu’en période de barbarie, l’individu devient vite le chasseur pour ne pas être le chassé.

Une représentation conséquente des fortifications construites le long de la côte occidentale Africaine eût été bienvenue pour montrer, comment avant d’abriter les ventes d’esclaves, elles furent construites pour servir de remparts aux Européens cherchant à se protéger des hostilités Africaines. Quand Tidiane N’Diaye déclare abruptement ce que tant d’autres pensent,« La complicité de certains monarques et leurs auxiliaires Africains dans ce commerce criminel est une donnée objective »(2), j’ajoute que les « faits » souffrent d’un manque grave d’élaboration en la matière.

– L’autel maçonnique force la révérence aux Européens. Il officialise le mouvement abolitionniste de l’esclavage comme étant exclusivement celui des blancs, et non pas comme étant le produit des révoltes d’esclaves. Il reprend une histoire qui fut écrite et ré-écrite par les abolitionnistes eux mêmes, alors que le mouvement abolitionniste n’a jamais été homogène (3). Il consolide de plus à grand renfort de symboles et de références d’initiés, la mytification de leurs bons sentiments.


 Cette présentation des « faits » est concoctée par des historiens, universitaires et autres personnes qualifiées, dont la scientificité n’a d’égal que leur statut. Mais évidemment, leur rang nous garantit leur neutralité et leur objectivité. Frédéric Régent, historien de l’esclavage ayant contribué à la rédaction des textes du catalogue de l’exposition permanente, lésine sur la facture historique et va gaiement jusqu’à nier le rôle de l’Etat dans le crime de la traite des noirs, nier la systématisation de la traite, méconnaître la création sordide et extra-ordinaire de sociétés pleinières (de plantation) fondées sur l’infraction et le sacrilège. Il impute le tout à des électrons libres, sans oublier de se dédouaner de tout jugement que l’arbitraire connoterait: « Ce ne sont ni l’Occident, ni l’Afrique et encore moins la Nation ou la République qui sont responsables de l’esclavage, mais des hommes avides d’enrichissement et de pouvoir. D’ailleurs l’historien ne réfléchit pas en termes de coupables et de victimes, mais tente d’expliquer les phénomènes historiques ». (4)

Quant à nous les décolonisés, hétérodoxes revendiqués, nous n’avons qu’à prendre acte de cette véritable fourberie, qui du reste, a toujours enveloppé les pratiques coloniales et la fabrication du mythe de l’ascendance blanche et chrétienne, tel que cela nous est ici encore donné à voir.

Sciemment exposée, telle imagerie vient à point pour adoucir et éluder la systématisation du crime d’ esclavage pendant quatre siècles. Parallélement au crime, la société esclavagiste fut un fait social total, c’est-à-dire un fait qui agit à la fois et d’un coup sur toutes les institutions , modifiant toutes les dimensions de la société et de la vie humaine politique, économique, sociale, éthique, juridique, religieuse, historique, esthétique. Et ce fait social total là dont le principe organisateur tint à la légalisation du crime contre l’humanité, ou encore à la transgression d’un interdit fondamental contrevenant à l’humanisation de l’homme, sombre ici dans un déni d’histoire.

Le Mémorial ACTe s’inscrit ainsi dans la permanence de la colonialité (Mireille Fanon-Mendès France(5)), dans une France venant aussi ériger un espace destiné à sustenter les appétits mémoriels de la population, plus noire que blanche, sensible à l’impact de l’histoire de l’esclavage, afin de calmer les cris de sa faim de reconnaissance. Mais, le Mémorial ACTe ne nous trompe pas dans l’assomption vaguement accomplie de son devoir de mémoire, qui en émane. La Région Guadeloupe associée à l’État ont encore trouvé le moyen, grâce à cet édifice, de récupérer leurs intérêts propres dans « un processus de réinvention du national »(6).

L’État et la Région Guadeloupe jettent avant tout à la figure du peuple, pour eux quémandeur, leurs oripeaux républicains fanés de leurs usages malpropres, comme jadis avec toute sa condescendance le colon offrait au colonisé ses habits élimés dans un geste charitable. Mais ici l’homme noir est toujours nu, car de ces oripeaux là il ne saurait se trouvait humanisé. Il est aussi nu que jadis dans ce mémorial …

– Avec son autel christique et la vierge qui rappelle la délivrance des indigènes de leurs rites païens, pour mieux taire l’implication fondamentale de l’église catholique dans l’institutionnalisation de la traite transatlantique.

– Avec son autel maçonnique qui indure le dû des Afrodescendants aux francs-maçons, eu égard l’abolition de l’esclavage, tel que le souligne une plaque à droite de l’autel, au cas où le visiteur incrédule ou niais ne comprendrait pas la présence de cet autel. Une abolition pour laquelle Condorcet ( Réflexions sur l’esclavage des nègres) réclama un moratoire de 70 ans entre la fin de l’esclavage et l’accession des affranchis au statut de citoyen. Une abolition qui ne fût pas immédiate (7), qui s’assortit de l’indemnisation des colons au titre d’une compensation de la perte de leurs profits criminels, qui s’engagea en faveur de la colonisation en Afrique et de l’assimilation des « nègres » pour assurer le relais de leurs spoliations en tous genres et de la domination blanche.

– Avec son imagerie reflétant une construction du noir comme étant un vendu au sens propre et figuré du terme, afin de défalquer l’organisation du crime des responsabilités du blanc .

Autant de conglobations qui viennent sûrement faire écho sur un plan symbolique à la toute-puissance paternelle qui infériorise l’infantile.

Autant de conglobations qui font mourir les noirs deux fois, sans leur avoir accordé la sépulture qui, en sus de reconnaître aux morts une essence humaine, fait aussi l’humanité de ceux qui les enterrent.

Et encore par ces icônes interposés, combien d’invitations se déploient à perpétuer les rituels de la blanchitude, pour toujours mieux nous assimiler à une identité sociale recroquevillée sur une identité républicaine, clamée pour dissoudre tous les particularismes des minorités assignées à l’invisibilité.

     Dans la réalité que tant l’État que la Région Guadeloupe lui ont conférée, le Mémorial ACTe nous informe de son but de stabilisation d’une mémoire collective normée par la domination blanche, et encore, chrétienne… une réalité accrochée à l’exclusivité des historiens, que nous rencontrons sempiternellement dès lors que les sujets de la mémoire collective et de l’esclavage se présentent … signe que cette mémoire est voulue comme étant générée par une Histoire, qui dans l’assurance « scientifique » des faits du passé, poursuit un but d’affermissement du roman national français.

Les concepteurs et financeurs du Mémorial ACTe n’ont manifestement pas rompu avec la fonction homéostatique de la mémoire collective Française, ce qui nous laisse entendre leur enfermement dans les déterminismes sociaux de la société esclavagiste, lesquels se reproduisent autant que fonctionne le phénomène de la transmission intergénérationnelle. Le Mémorial ACTe et ses instances conseillères fixent à nouveau une résistance au changement en matière de mémoire et des cadres sociaux qui l’enchâssent, et cela dans la maîtrise, pour en avoir fait sa spécialisation, que « La mémoire est l’avenir du passé »(8).

Dans cette optique et bien conscientes des enjeux politiques de la mémoire collective, ces instances reprennent dans l’agencement du Mémorial ACTe toute une politique nationale de l’oubli, du subterfuge, et de l’artifice qui trouve alors son application à l’échelle locale. Si dans l’histoire politique française le centre a toujours su utiliser la périphérie pour servir ses objectifs de centralisation, le Mémorial ACTe confirme désormais toute l’actualité de ce plan d’action.

    Les dommages sont pourtant considérables pour la cohésion sociale française, qui se manifeste bien comme étant toujours régie dans l’hétéronomie. Plus particulièrement en matière de mémoire collective, cette cohésion est toujours organisée au moyen du clivage à des fins de sa maintenance par l’aliénation. Le rappel de l’étymologie du terme aliénation, venant de alienus, qui signifie «autre», «étranger», mets en évidence ce phénomène cauteleux qui conduit la personne à devenir étrangère à elle-même, par la perte de ses capacités confisquées par un autre. L’approche hégélienne de l’aliénation(9) sait d’autre part dévoiler que l’aliénation surgit dans un mouvement particulier du déploiement de l’esprit, celui exercé par la Culture, entendue comme processus de l’élévation du Soi. Nous comprenons bien ainsi que le Mémorial ACTe participe totalement à l’aliénation des afrodescendants, en tant qu’instance culturelle ayant pour vocation la transmission de la mémoire.

Si d’ordinaire l’observation clinique, en psychologie comme en sociologie, nous laisse constater que le phénomène de la transmission s’accompagne d’un déplacement, qu’il importe de repérer pour en comprendre la dynamique, il est tout à fait remarquable de constater qu’en matière de transmission de la mémoire de l’esclavage, l’aliénation reste fondamentale et intégrale. En 1712 William Lynch avait bien annoncé que le legs de la société esclavagiste traverserait les générations qui s’en trouveraient alors bouleversées par ses impacts:

« Je vais ensuite vous donner une stratégie d’action pour mettre tous ces éléments ensemble; mais avant tout, j’aimerais vous dire que la méfiance, le manque de confiance en soi, est plus efficace que le respect ou l’admiration. L’esclave noir, après avoir reçu ce lavage de cerveau, perpétuera de lui-même et développera ces sentiments qui influenceront son comportement pendant des centaines voire des milliers d’années, sans que nous n’avions plus besoin d’intervenir. Leur soumission à nous et à notre civilisation sera non seulement totale mais également profonde et durable ».

Et au sommet de l’organisation pyramidale de cette « stratégie d’action » développée par Lynch trône l’amnésie collective, qui est reprise aujourd’hui afin que s’exerce un processus sélectif en vue d’assurer la cohésion du roman national français, dans lequel la prééminence culturelle des blancs leur attribue toujours le beau rôle. Dans le cas présent, cette cohésion s’obtient en dépréciant, sans vergogne aucune, l’estime de soi collective des Afrodescendants comme le Mémorial ACTe en témoigne. Cette cohésion nationale se conserve dans toute une partisanerie, sous le masque du vivre-ensemble et de ses incantations, face auxquels les Français d’autres souches restent vus comme ayant des propensions d’intégration velléitaire. Dans cette éloge du vivre-ensemble, est tue une culture larvée de l’opposition entre les Français de souche et les Français d’autres souches, quoiqu’en disent les discours de bonne intention ; mais l’intention se repère toujours dans les actes.

Tout ceci est bien oublieux de ce qu’en dit le philosophe Patrice Canivez:

« Par ailleurs, l’idée que l’histoire enracine le sentiment de la communauté dans une mémoire collective, nous conduit peut-être à écarter trop rapidement la différence entre histoire et mémoire. (…). Dans la mémoire, le souvenir est présent et le passé se perpétue. Il n’est jamais tout à fait passé. C’est pourquoi cette mémoire se nourrit de symboles. Elle est affective et soude les groupes qui trouvent en elle l’expression de leur identité, ce qui signifie qu’elle est l’idéal des communautés unanimes et chaleureuses. C’est elle qui fait de la communauté une habitation, un lieu où l’on peut s’installer. Elle se dépose dans des images, des objets, des signes qui meublent l’espace, dans des rituels plus ou moins quotidiens ou solennels … ». (10)

Mais en France, le sens du mot communauté est concédé aux groupes socio-culturels blancs, tandis que son sens se confond aussitôt avec celui du communautarisme dès lors que les autres groupes concernés sont colorés.

     Quand dans ce mémorial, les francs-maçons bénéficient de tant d’honneurs et de tremplins sociaux, la question de l’honnêteté intellectuelle se pose. Les loges furent fréquentées par des « Grands Blancs » bénéficiaires du système esclavagiste, grands faiseurs de réseaux coloniaux. Les loges fondées par des libres de couleurs, exclus de celles des blancs, consistaient, elles, à mieux en faire des hommes d’honneur pour favoriser leur intégration au système, même si ils étaient défavorables à l’esclavage. Et dans ce maillage, nous le répétons avec les travaux de Nelly Schmitt, l’histoire fut écrite et ré-écrite par les francs-maçons.

Quand dans ce mémorial une des premières images d’un noir libre le présente arborant un pendentif à symbole maçonnique, l’homme noir est encore réduit à n’être que l’appendice de l’homme blanc. Tout d’abord rien n’est expliqué en profondeur de ce que fut le processus rare et retors de l’affranchissement des esclaves. Il dépendait en effet de l’entière autorité du maître, s’accomplit au compte-gouttes et à des périodes courtes dans ces quatre siècles d’esclavage, vu que prévalait l’exigence économique dans des sociétés de plantation où la plupart du temps sévissait la pénurie d’esclaves ; puis il fut encore plus restreint par le pouvoir royal (11). L’image fait de la sorte la part belle à l’induction fallacieuse de leur affranchissement courant.

Nonobstant sa liberté affichée, l’appartenance du noir envers le blanc s’en trouve marquée par une dépendance qui reste, celle de la dette. L’obédience maçonnique infère une double dette, celle de la liberté octroyée et celle de l’éducation, tel que la plaque à droite de l’autel le souligne … gracieuses largesses accréditées du don.

Ainsi le Mémorial ACTe refonde une dépendance du noir envers le blanc sur l’autel du don. Ainsi le Mémorial ACTe réactualise une dynamique de la dette qui a toujours été l’arme des puissants pour asservir les faibles.

     Quand la colonialité « donne » au noir la liberté qu’elle lui confisqua, elle n’oublie pas de le rhabiller de marqueurs qui rappellent sa dette pour ce don, comme avec ce pendentif ostentatoire à symbole maçonnique. Dans ce prisme, l’homme noir est symboliquement ramené à un état antérieur, arrangé par l’eurocentrisme comme étant celui de la sauvagerie. Jusqu’à ce jour, de sa liberté l’homme noir n’est point libre. De son corps et de son âme, il n’est point libre. Il demeure nu comme au temps de sa captivité, dépossédé jusqu’à son corps propre. Ici et maintenant, l’homme noir est encore et toujours, comme en ces temps obscurs,dénudé par la blanchitude et ses thuriféraires, qui tour à tour dépossèdent et possèdent l’homme noir.

Le corps de l’homme sait parler des rapports sociaux qui le traversent et inscrivent en lui ses marqueurs. Plus qu’être réduit à ne devenir qu’un corps, suprême désaffiliation sociale, le noir, à qui seul son corps restait, fut régenté tel un sommaire outil. En somme, l’homme noir fut proprement dévitalisé.

Cette nudité reste spectrale, par la spoliation du corps propre telle qu’elle apparaît dans ce mémorial. Elle le fige alors comme l’objet d’une violence politique paroxystique que le présent néo-colonialisme français entretient. Dans tel contexte, ce nu symbolique qu’est l’homme noir subit une violence blanche qui s’arrange de la vie et la mort, qui laisse vivre pour mettre à mort, qui mets à mort et gracie, installant un contexte de survie dans lequel à la dépossession du Soi succède une dépossession du corps. Comme jadis !

 L’homme noir survit, certes, mais dans l’aliénation … Il est porteur d’un nouveau soi, d’un nouveau corps, d’une nouvelle vie, d’un nouveau destin, mais lesquels ? … ceux pleinement assignés par le désir du maître qui l’installe dans un nouvel ordre du monde. Fondamentalement dans ce nouvel ordre, aujourd’hui l’homme noir est encore et toujours nu. « La mémoire,  ce n’est pas seulement une quête personnelle. C’est un travail sans fin pour la mise en ordre et l’architecture du monde ».J. M. G. Le Clezio (12)

Dans cette nette continuité entre la construction du noir d’hier et celle du noir d’aujourd’hui, la question de l’inscription dans le monde des vivants se pose radicalement. Comme le chante Manu Dibango (13), pour lui le linceul ne sera jamais blanc. Et là sur ce dernier habit, est fixé le symptôme de la pulsion de mort franco-française qui va, s’extériorisant sans limites aucunes.

Dans un contexte où les Afrodescendants sont privés de souveraineté, je citerai la parole d’un blanc ayant connu l’expérience de la captivité en tant que prisonnier de guerre. Faut-il en passer par là pour que le lecteur communie ? Georges Hyvernaud en rira dans sa tombe, lui qui montra si bien commentles conflits modifient les codes sociaux et les comportements. 

« Nous n’aurons même plus de passé. Il se décolore de jour en jour, notre passé, il se râpe et se troue. Il faut défendre ses souvenirs comme sa veste ou sa chemise, et quand même ils se dégradent et se défont. Cela semblait solide pourtant, et bien à nous. On croit qu’on emporte ses souvenirs avec soi, qu’ils battent en nous comme notre cœur, comme notre vie. Ce n’est pas vrai. Dans cet univers abstrait de la captivité où tout ce qui avait été marqué par nous, tout ce qui portait nos traces, nous est enlevé à la fois, notre passé nous devient étranger, nous quitte, s’en va en lambeaux ». Georges Hyvernaud, (14)

    En évoquant la mémoire, nous pointons la mémoire collective intergénérationnelle qui fait plus lien social que celle produite par la narration républicaine. Dernièrement, Patrice Tacita émit un texte copieux en nommant à propos du Mémorial ACTe « un acte de profanation de la mémoire ». Par cette expression, il se place bien en résonance  avec la violence fondamentale qu’exerce ce lieu quand la colonialité est de toutes ses dimensions … avec ce en quoi ce mémorial fait violence quand, sous l’atteinte à la dernière demeure, le souvenir est détruit. Il scrute une trace lésionnelle doublement physique et psychique dans une structure édifiée pour l’éternité, une de plus affectant le corps social décidément nègre! Et cet acte de profanation contrevient fondamentalement à tout essai de clarté éthique, donc fondé sur le Bien et le Juste, que nous attendions des concepteurs et conseillers de ce mémorial.

Et tout ceci a pour corollaire la funeste continuité de la négation du sujet dans notre temps présent, dés lors qu’il est d’ascendance Africaine. Cette mémoire là continue un travail bien mortifère, celui de toujours faire la peau à l’homme noir. Elle est aussi reconduite par la narration légitimée d’une histoire de l’esclavage qui multiplie les confusions, et qui fixe la valeur absolue d’un réel unique et univoque… Un réel qui fait retour d’une réalité séculaire dans laquelle l’homme noir est toujours nécrosé!

Un complexe psychique d’organisation morbide siégeant dans l’inconscient collectif est bien à l’œuvre, celui qui dénie l’homme noir comme sujet. Dans le Mémorial ACTe, ce complexe morbide anime une structure culturelle de premier plan, et la première que l’État érige eu égard sa part coloniale. Elle devait, pour qu’activité de réconciliation des hommes avec leur histoire se fasse, s’étayer sur un lien fondamental, celui de l’origine. Mais toutes les questions qu’impliquent cette question de l’origine et celle des buts culturels poursuivis par une société donnée, n’ont pas été posées dans la conception de ce lieu. Or quelle autre structure sociale que celle de la culture peut œuvrer à un travail sur l’origine pour les sujets sociaux, sachant qu’un travail sur l’origine est toujours refondateur du sujet ? Cette onéreuse structure culturelle qu’est le Mémorial ACTe reproduit le théâtre de la société de plantation, et noue dans une chaîne infinie les scènes psychogènes.

In fine, nous ne pouvons que nous demander à quelle transmission travaille un tel complexe psychique d’organisation morbide, si ce n’est celle de l’infériorisation du noir ? Faut-il souligner que par cette infériorisation toujours transmise, l’effraction psychique de l’homme noir est alors reconduite, tandis que les éléments constitutifs de son trauma sont réactivés. C’est bien ce qui fait un passé qui ne passe pas, pour reprendre une expression fameuse.

    La cohésion sociale française s’en trouve désaccordée par le dualisme récurrent de la figure du colonisateur/aliénant et celle du colonisé/aliéné, bien que dissimulé sous l’exergue de l’identité républicaine (pour ne pas dire l’identité nationale à la consonance trop nationaliste). Cette identité là, qu’elle soit républicaine ou nationale, est conçue comme consubstantielle à l’État, et cela de façon universelle. Rien d’original en France sur ce point, qui comme tous les états, repose sur une culture fondée par des événements du passé qui font l’unité. Tout le problème tient à la construction de ces événements du passé.

Jamais nul n’aura recours à cette notion d’identité républicaine dés lors qu’apparaît un conflit entre d’autres entités culturelles françaises hexagonales, telle les Bretons ou les Vendéens par exemple. La récente modification de la constitution des régions nous a fournit des échantillons illustres en la matière, quand des Alsaciens par exemple déclarèrent lors d’une interview-trottoir, ne pas vouloir être rapprochés des Lorrains car leur alimentation et leur folklore diffèrent. Nous avons entendu des déclarations similaires chez un grand nombre de français, exprimant ainsi la crainte d’une identité culturelle régionale menacée par la recomposition des régions. Mais dés que de telles expressions émanent des Afrodescendants, des Français d’autres souches, des territoires français ultra-marins, ces entités culturelles se voient accusées de communautarisme, et là l’outrage surgit, non sans manifester une éminente menace à l’identité nationale et au vivre-ensemble. Personne ne comprend, et tous font appel comme un seul homme à une France, terre d’asile, d’immigration, et des droits de l’Homme. L’aperception fonctionne à plein régime, tandis que la subjectivité est pourtant bien audible, visible, tangible.

     Avant que la psychanalyse ne se soit saisie de la conceptualisation de l’inconscient, déjà la philosophie avec Leibniz notamment, avait établi l’existence d’une zone psychique où vie et pensée s’apparient jusqu’à donner naissance à la zone de la conscience, d’où se sécrètent l’action et les actes. La psychanalyse enrichit cette contribution, puis C.G. Jung l’élargit au concept d’inconscient collectif, comme contenant d’archétypes universels et reproductibles. Ce détour vient souligner l’importance d’un inconscient collectif productif de schèmes de pensée et d’actionfondés sur l’archétype de l’homme blanc conçu comme LE substrat anthropologique par excellence, tel que le qualifie Louis Sala-Molins (15), dans notre société Française. Dés lors que le sujet n’est pas Français de souche, en ce qui le concerne, notre modèle national génère toute une aperception de phénomènes sociaux pourtant bien objectifs, se poursuit avec une oblitération de la pensée, par des représentations sociales formées dans une domination politique racialisée, et débouche sur des schèmes de pensée et d’action où la subjectivité l’emporte entièrement sur l’objectivité.

Et quand la subjectivité replace ad vitam aeternam le noir comme noir et le blanc comme blanc en toutes choses, deux mécanismes de défense accrochent l’esprit sur ce sédiment cognitif.

Le premier attaque le noir en le présentant comme gouverné par un ressentiment permanent, par la haine, qui l’empêchent de s’ouvrir à l’abondance des rapports sociaux. «Je suis profondément choqué par tant de haine à l’égard de l’Occident, une attitude revancharde qui me glace le sang !!!» Propos d’un internaute dans le débat Le racisme se banalise t’il?(16)

Le second mécanisme joue l’esquive dans une parade d’un prétendu « racisme anti-blanc », locution qui manifeste bien plus la pression sociale vécue par certains Français de souche face à une diversité française qu’ils ne supportent pas, que leur objective oppression sociale par cette diversité là. Ce système d’attaque/défense, inhérent au modèle de l’homme blanc conçu dans l’excellence, n’est pas sans traduire une inversion de la pensée en l’absence d’un réel racisme inversé.

    Le Mémorial ACTe proclamé comme étant Le plus grand centre au monde dédié à la mémoire de l’esclavage, est encore plus grand que ne le dit sa proclamation. Mais comme les ordres de grandeur différent pour chacun, je dirai que Sa Grandeur acte une vision de ce crime majeur contre l’humanité sachant le gommer jusqu’à en induire l’absolution. Et quand lors de l’inauguration du Mémorial ACTe, François Hollande évoqua l’irréparable de la Traite transatlantique, opinion très majoritairement partagée par les Français fussent-ils politiquement rangés à gauche, voire militants contre le racisme, s’entend  plus exactement le faux-fuyant servant à une euphémisation de l’État-justiciable, comme s’entend encore le factum républicain, en faveur de l’impunité que la pré-excellence blanche s’accorde sans autre forme de procès.

Car tout crime est par essence irréparable pour la psychée humaine, et cela quelque soit le crime, fût il dernier sur une échelle de la criminalité. Même la sanction la plus sévère ne saura jamais combler la perte et le manque. Quant à son caractère réparable, il est d’abord commandé par une nécessite de reconstruction du Soi et une nécessite d’acceptation d’un trauma, qui reste refoulé si les réparations du crime sont proscrites. En ce sens il n’est pas lié à une loi du Talion comme beaucoup le supposent ou l’invoquent pour couvrir leur impunité réductible à leur blanchitude, une blanchitude s’incarnant par repli sur la souche ou par choix d’appartenance identitaire.

A la faveur des victimes habitées par la souffrance, les Afrodescendants non pas victimes par procuration, mais victimes par transmission de l’anathème de l’homme noir, faisant la reproduction d’une condition sociale, ce mot de Gaston Bachelard vient à point : « Le deuil le plus cruel, c’est la conscience de l’avenir trahi » (17).

Car l’avenir promis à ces victimes est fait d’une injonction à abjurer leur histoire, d’une assimilation sociale dans un monde où leur culture est sympathique quand elle est réduite à un folklore, au roulement des tambours et des hanches. Wagner eût bien dit que « la musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots ». Mais ce n’est pas avec les fêtes ou autres espaces commémoratifs, qui s’arrêtent à programmer la musique des Afrodescendants, voire à recueillir des témoignages, que l’on agira sur la fracture sociale. Ce n’est pas dans cet espace de séduction collective que l’on saura limiter leur conscience, leur vouloir-être, leur langage.

Les réparations du crime savent déjà lancer un travail de deuil, chez la personne pour qui les réparations symboliques comptent souvent plus que les réparations financières, même si celles ci doivent être prise en compte. Quand les réparations symboliques complètent les réparations financières, « le solde de tout compte » décriée avec justesse par Christiane Taubira quand seules prévalent les réparations financières, n’est plus de mise.

Pour les victimaires ou leurs suppôts, le caractère irréparable du crime n’est rien d’autre que l’alibi permettant d’échapper aux conséquences de leurs responsabilités. Dans sa plaidoirie, le caractère irréparable aveuglément supposé côtoie le plus souvent chez leurs adeptes une impénitence béate. Il est d’ailleurs stupéfiant de remarquer combien dans le cas de l’esclavage, la notion de repentance se gonfle d’une connotation péjorative jusqu’à soulever l’indignation, alors que le terme s’assortit toujours en d’autres cas d’une connotation noble rendant honneur à l’individu capable d’amendement. La pensée est décidément frappée d’inversion dés lors que le sujet vient des impacts de l’histoire de l’esclavage ou encore de la colonisation. Tandis que le repentir s’annonce toujours comme éthiquement conforme, indépendamment de toute condition particulière, il est soudain transfiguré dans ce cas là par une inscription dans l’illégalité et l’offense. C’est donc bien moins la légitimité de la repentance qui pèse dans ce débat que le poids des conditions qui l’influence. Encore un de ces retours de l’inconscient collectif, qui, marqué par l’impénitence blanche et judéo-chrétienne inscrit ces influences là dans un déni de justice.

    Si à l’origine, le Mémorial ACTe a été pensé judicieusement par Luc Reinette et le CIPN avec des débouchés sur des espaces de recueillement, son dévoiement final annonce leur probable vacuité, et cela dira bien quelque chose de notre résistance qui continuera. Car la désubjectivation accable ici et maintenant les Afrodescendants à la mesure de cette composition certes riveraine de l’Atlantique mais incapable d’en percer l’horizon … Or, « ce n’est pas parce que l’on voit le bout de la mer qu’elle n’est pas immense », tel qu’Ernest Pépin le laisse dire à un de ses personnages dans son roman L’envers du décor (18). Mon présent propos participe d’une tâche citoyenne, celle de dépasser cet horizon là.

Quant au Conseil scientifique du Mémorial Le Grand, nous lui souhaitons de prendre acte des buts sociaux et politiques qu’il sert. Il serait grand temps de comprendre que ce mémorial échappe totalement à sa mission quand il renforce à outrance tous les marqueurs psychiques d’un passé trop présent, et cela loin de travailler à leur liquidation … qu’il y échappe encore quand il contourne toute démarche vers l’altérité, ici incarnée par l’afrodescendance, dans l’évitement défensif de ce que doit être une conscience collective de la portée du crime.

Pourtant seule cette conscience collective là, qui passe inexorablement par la mémoire collective, permettra les accès à l’intersubjectivité relationnelle entre les Français de souche et les Français d’autres souches. Et en l’absence de cette conscience collective là, autant les Français de souche que les Afrodescendants demeureront dans la forclusion de l’Autre. Les Afrodescendants seront alors définitivement inscrits dans cette pensée exprimée par Osmane Cha, « Je connais trop bien ce dont est fait mon avenir une fois passé ».

Quand les possibilités d’identification sont rayés de toute mise en perspective d’une identité, il ne faut guère s’étonner que les réciprocités entre Français de toutes souches s’effondrent dans le puits de la discorde.

     Cette tribune se déclare être un appel à la honte régionale et nationale d’avoir encore écrit une histoire du chasseur blanc, mais une honte que je souhaite ici voir transfigurée en un sentiment positif. La honte devient positive quand elle manifeste une prise de conscience du délétère, condition requise pour que s’amorce un accès à l’intersubjectivité et aux interactions sociales positives. Car l’intersubjectivité ne se forme jamais que dans le regard de l’Autre. Mais sans l’avènement de cette honte là, perdurera une conception atomistique du citoyen Français propre à fixer une mémoire collective empreinte de colonialité et à nous y assigner. Cette pensée d’Emil Michel Cioran fera socle à cette positivité que j’appelle :

« Le regret n’est pas si évidemment nuisible qu’on est tenté de le penser. Il essaie de sauver le passé, il est l’unique recours que nous ayons contre les manœuvres de l’oubli, le regret est la mémoire qui passe à l’attaque ».

Quand au pardon qui saurait pour certains activer les ressorts de la réconciliation entre les groupes sociaux en conflit, pensant que partant d’une tabula rasa le vivre ensemble s’en trouverait apaisé, rappelons le constat intemporel de Jean Jacques Rousseau : « Je connais trop les hommes pour ignorer que souvent l’offensé pardonne, mais que l’offensé ne pardonne jamais » (19).

Soulignons que cette pré-supposée réconciliation nationale répond plutôt à une esquive de ce conflit là, quand en elle s’épuise toute forme de gestion du conflit, et de réparations du crime de la traite transatlantique.

      Si encore certains membres du Conseil scientifique du Mémorial ACTe se croient être les intellectuels incontournables et suffisants du champ mémoriel, ils pourront alors méditer cette pensée de Nicolas Offenstad, Maître de conférences en histoire à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne, essayiste :

« L’histoire n’est jamais restée la propriété des seuls historiens. Mais de nos jours, elle est devenue un enjeu politique majeur. D’un côté de multiples groupes cherchent à saisir leurs passés, souvent marqués par la souffrance (persécutions, esclavage, …), de l’autre le président de la République, appuyé sur un courant de fond, y compris dans la sphère intellectuelle, tente de faire renaître le roman national, ce grand récit patriotique bâtissant une France toute de cohérence et de progrès. » (20)

 Nous, noirs et blancs, c’est dire ceux qui au-delà de toute perception mélanique et coloriste considèrent les stigmates bien actuels de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, et croient en une possible réconciliation nationale, résisterons face à la colonialité solarienne d’un Mémorial ACTe. Un Mémorial ACTe qui divise.

Et si laprépotence blanche considère qu’elle nous a encore délivré du mal, et induit en ce sens l’injonction de lui être reconnaissants, nous n’avons qu’un mot… Las, NON 

Nous continuerons à vivre, et cela tel que René Char l’entendait : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ».

SOURCE: http://blogs.mediapart.fr/blog/cathy-liminana-dembele/070715/prendre-acte-du-memorial-acte-lhomme-noir-est-nu

Cathy Liminana-Dembélé

Psychosociologue

1. Grâce à V. Ngoupayou, Présidente de l’Association AFreeKa Matateyou, que nous remercions, nous avons pu disposer d’un rapport complet de la visite du Mémorial ACTe le jour de son inauguration, guidée par son chef de projet Mr Thierry L’Etang

2.http://www.la1ere.fr/2015/05/07/esclavage-la-complicite-de-monarques-africains-est-une-donnee-objective-selon-l-anthropologue-senegalais-tidiane-n-diaye-253983.html

3. « Que signifia l’expression mouvement abolitionniste françaispendant la période considérée (…) S’est il agit d’un mouvement, doté de la cohérence que suppose ce terme. Cette expression ne masque-t’-elle pas en réalité de larges pans d’ombres et d’ignorance quant aux protagonistes d’une série d’engagements qui ne furent que rarement synchrones et unanimes. Quelle place fut réservée aux rebellions d’esclaves, aux procès dont elles furent suivies, qui révélèrent bien souvent des oppositions à l’esclavage et à l’organisation coloniale ? La reconnaissance historique d’un courant antiesclavagiste spécifique aux colonies n’eut pas lieu. Les abolitionnistes du XIXème siècle, qui écrivirent eux-mêmes leur histoire, publièrent eux-mêmes les textes témoignages de leurs engagements, préparèrent un terreau de choix, il faut le reconnaître, à l’historiographie coloniale si sélective qui suivit. (…) Aucun d’entre eux n’envisagea de qualifier d’abolitionnistes les esclaves révoltés ou leurs meneurs déclarés et tant redoutés des autorités. » Nelly Schmitt Les abolitionnistes français de l’esclavage – Revue Française d’Histoire d’Outre-mer – année 2000 – N° 326-327 – p. 208

4. http://www.herodote.net/articles/article.php?ID=17&ID_dossier=123

5. Mireille Fanon-Mendès France: « En définitive, 50 ans après les indépendances, on peut dire que si le colonialisme n’existe plus sous ses formes directes et brutales, la colonialité n’a jamais disparu des esprits et particulièrement de ceux qui dominent et organisent le monde au regard de leurs intérêts ».http://www.alainet.org/fr/active/70337

6. Nicolas Offenstad – L’histoire bling-bling – Stock- Parti pris – 2009

7. De 1848 à 1870, les décrets d’abolition furent appliqués de façon aléatoire ou amendés, comme le mentionne Oruno D. Lara dans La Liberté assassinée : Guadeloupe, Guyane, Martinique et la Réunion en 1848-1856, Éd. L’Harmattan, 2005.

8. Paul Valéry, Cahiers I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1973, p.1256

9. G.W.Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Ed. Aubier, 1991(1807), chapitre 6

10. Patrice Canivez Éduquer le citoyen ?, Paris, Hatier, 1990, collection « Philosopher au présent » ; 2e édition revue, collection « Optiques », 1995, chapitre5

11. « Comme la mise en valeur des colonies reposait sur l’esclavage et particulièrement sur la composante raciale, la Couronne procéda régulièrement à une réévaluation des dispositions juridiques concernant l’asservissement et l’affranchissement des esclaves. Tout en partant du principe que les propriétaires n’avaient guère intérêt à se priver inconsidérément d’une main d’œuvre servile déjà insuffisante, elle désirait à la fois affirmer son autorité et mettre un frein au pouvoir absolu dont avaient joui jusqu’à présent les maîtres en matière d’affranchissement de leurs esclaves, interdire physiquement comme légalement toute possibilité d’unions interraciales, et peut-être surtout, contrôler l’affranchissement des gens de couleurs, des mètis, des sang-mêlés » Robert Bousquet – Les esclaves et leurs maîtres à Bourbon (Ile de La Réunion) au temps de la Compagnie des Indes – 1665-1767- Livre 2, chapitre 4

12. J. M. G. Le Clezio,  dans Le Nouvel Observateur, à propos de Un rocher sur l’Hudson,  de Henry Roth.

13. Manu Dibango, dans Négriers, n°7, Polysonik, Ed ; Soul Makossa/Virgin

14. Georges Hyvernaud, La peau et les os, 1949, Pocket, p.73

15. Louis Sala-Molins – Le Code Noir ou le calvaire de Canaan – PUF- Collection Quadrige, Grands textes- (1987) 2006

16. Propos d’un internaute face à ceux de Léonora Miano (Auteure de « la saison de l’ombre » prix Femina 2013) sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (Le racisme se banalise t’il?)

17. Gaston Bachelard, L’Intuition de l’instant, Livre de Poche, biblio-essais, p.15

18. Ernest Pépin, L’envers du décor,Ed ; Le serpent à plumes, 2006

19. Jean-Jacques Rousseau Rêveries du promeneur solitaire, éd. Le Livre de Poche, coll. Classiques, (1782) 2001, p. 164

20. Nicolas Offenstad- ibid.

Nicolas Offenstad est agrégé et docteur en histoire, diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers, Maître de conférences d’histoire à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne, essayiste. Il est codirecteur de la rédaction de la revue Genèses. Sciences sociales et histoire,collabore régulièrement au Monde des Livres, à L’Histoire, et il est membre du Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire.

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