LES ORIGINES THERAPEUTIQUES DE LA RUMBA

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La semaine dernière j’ai assisté à une conférence de Ya Elima, danseur, thérapeute, auteur et initiateur de la danse Longo, la danse africaine d’ancrage. Au cours de la conférence, ce dernier a longuement insisté sur la profondeur et l’aspect spirituel des danses africaines. Du fait de la colonisation, beaucoup d’Africains se sont éloignés de leurs cultures de telle sorte que nous avons une connaissance superficielle de celles-ci.

 

Par exemple, nous dansons, remuons nos bassins, et pourtant nous ne sommes plus capable, pour la majorité d’entre nous, de donner la signification de ces mouvements.

Pour illustrer son discours, Ya Elima a donné l’exemple de la Rumba, une danse dont l’essence, la significationoriginelle et profonde, est méconnue de beaucoup de kongolais. En effet, si vous faites des recherches sur l’origine de la Rumba, vous lirez que cette danse est une invention des anciens esclaves kongo, que le terme tire son origine du Kikongo Nkumba qui signifie le «nombril», ou encore que c’est une danse sensuelle, «une danse folklorique, une évocation de l’amour charnel.»

Voici une vidéo sur les racines kongolaises de la Rumba.

 
Il faut savoir que dans les danses initiatiques africaines, à ne pas confondre avec les danses populaires ( ndombolo, coupé décalé, azonto etc) chaque mouvement comporte une signification spirituelle et une dimension thérapeutique (qui soigne et guérit l’esprit). Nos anciens ne gesticulaient pas, tout mouvement, aussi complexe soit-il, était effectué avec une intention précise. Par exemple, « la danse du bassin en mouvement de cercle, c’est la proclamation de notre unité avec le crée et l’incréé. Les mouvements du bassin en forme d’infini proclame notre éternité, notre immortalité»(1)  

A propos du Kumba, l’ancêtre de la Rumba, Ya Elima précise ceci : 

« Un soir, on m’annonça qu’il y aurait le Nkumba. Nkumba est une danse qui est censée ré-harmoniser un couple. NKUMBA traduit en français par « nombril ». Chez nous, le nombril est très important. C’est un bout du cordon qui nous reliait à notre mère, qui faisait qu’on était « un » avec elle. Et ce cordon, il est amené à être enterré afin de nous relier à la Mère Terre, et de faire « un » avec elle. Le NKUMBA, le nombril, garde en nous la trace de cet amour, de cette paix, qui semble être noyée dans les méandres du temps. C’est tout simplement la paix de cet amour de la Mère Primordiale qu’on imagine avoir perdu, se pensant seul. Le stimulus du nombril calme cette douleur et nous apaise, le temps d’un instant qui passe, qui vient en rappel de ce que nous sommes. Dans NKUMBA, les deux partenaires ( un couple dans la vie en général) dansent serrés l’un contre l’autre, en se frottant nombril contre nombril. Je me suis arrangé pour être présent ce soir là. Il y avait là un couple d’une quarantaine d’années en difficulté conjugale. A la fin de la danse, j’ai vu le couple, qui était en instance de divorce, repartir main dans la main réconciliés. Un des vieux qui était là durant toute la cérémonie se lava et dit : « Làa !!! » ( tout est dit, tout est fait). Et tout le monde rentra chez soi. J’avais trouvé cela tout simplement divin. Tout était là : la simplicité, l’innocence, la spontanéité, la sagesse» (2)

 
Aussi, à la lumière de cette explication, on comprend donc que le Nkumba, et donc la Rumba, était à l’origine une danse thérapeutique, destinée à soigner et à restaurer l’harmonie au sein d’un couple.Je trouve cela fascinant ! Nos ancêtres étaient vraiment formidables ! C’est impressionnant !!!
  
Né au Kongo, j’y ai vécu jusqu’à’ à mes 11 ans et j’ai baigné dans la Rumba kongolaise car mon père était un vrai mélomane (passionné), et pourtant je ne connaissais pas cette histoire. Je crois d’ailleurs que peu de Kongolais connaissent les origines thérapeutique de cette danse.En somme, la Rumba, tout comme le Tango et d’autres danses qui ont été «inventées» par les Africains déportés dans le nouveau continent, puisent leurs racines dans les danses initiatiques africaines. Cependant, coupés de la Terre-mère, les Africains-américains ont conservé les mouvements, les rythmes, les percussions, mais ont malheureusement oublié la signification profonde de ceux-ci. 
Du fait de la colonisation, les danses africaines ont perdu leur dimension sacrée, et aujourd’hui, les Occidentaux, et même les Africains eux-mêmes, les qualifient improprement de folklorique. Ce terme fait parti du vocabulaire colonial employé autrefois par les ethnologues occidentaux afin de minimiser et dénigrer les cultures dites primitives. Le folklore renvoie aux traditions populaires -profanes-  d’un peuple ou d’un pays, or comme j’ai tenté de l’expliquer ci-haut, les danses africaines comportent une dimension initiatique, spirituelle, autrement dit sacrée. Le sacré étant ce qui se rapporte et est en lien avec MOZALI, Celui Qui Est,  Dieu. 
Dans la culture africaine, avant la colonisation,  tout ce que l’homme faisait était en rapport direct, en lien avec le Divin, autrement dit,  tout était sacré : la musique, la danse, l’art, l’architecture, la science, l’agriculture, la pêche…Toutes les activité humaines comportaient une dimension spirituelle et sacrée. Il n’ y avait aucune place pour le profane. Tout commençait avec Dieu et tout se terminait avec Dieu. Dans son aspects de la civilisation africaine, Mbuta Amadou Hampaté Bâ rappelait ceci : «L’homme noir africain est un croyant né. Il n’ pas attendu les Livres révélées pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres. Seulement, pour lui, cette Force n’est pas en dehors des créatures. Elle est en chaque être. Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction.»(3)

Si vous habitez sur Paris, alors vous avez peut être vu cette affiche en empruntant les métros. C’est une publicité pour un spectacle musical de la compagnie de danse classique chinoise Shen Yun qui aura lieu prochainement.. 

En voyant cette affiche, j’ai été interpellé par la description : «Entrez dans le monde du divin.» D’aucuns se demandent pourquoi. Et bien, tout simplement parce que dans la culture chinoise (asiatiques en générale) la danse comporte une dimension sacrée, autrement dit, elle est associée au Divin; exactement comme dans les cultures africaines. Et pourtant, on ne parle jamais de la danse chinoise, de la culture chinoise, comme relevant du folklore. 

Sur le site Shen yun, on peut lire ceci :

 

En paraphrasant le texte ci-dessus, on pourrait dire : «Pendant 200 000 ans, des cultures divines ont prospéré sur la Terre d’Afrique. Ces trésors de l’humanité ont bien failli se perdre…»

Bien qu’ils aient connu la colonisation, les Chinois, contrairement aux Africains, n’ont pas été séparés et éloignés de leur culture, paradigme, autrement dit de leur identité. Connectés à leurs ancêtres dont ils célèbrent, avec fierté, les prouesses et le génie, ils sont en mesure de partager le meilleur de leur culture, de leur civilisation avec le reste du monde.  

« La colonisation a trop souvent dénaturé l’Africain, elle l’ a privé de ses valeurs ancestrales et l’ a conduit à adopter nos formes de pensée, d’action et de création» Roger Pierre Turine, critique d’art (4)

C’est pourquoi, je pense qu’il important, que nous autres jeunes Africains du XXIème siècle, de réétudier les cultures africaines avec un regard – paradigme – non européen afin de retrouver les véritables significations de certaines pratiques, leurs dimensions thérapeutiques, sociales, philosophiques  voire spirituelles.

Les cultures africaines sont d’une richesse inestimable. Ré-apprenons à les connaitre, à nous réconcilier avec elles, et à notre tour, célébrons les, développons les ; et partageons les avec le reste de l’Humanité. 

Avant de se quitter…Reparlons un peu de la Rumba, si vous le voulez bien !

Voici quelques chansons de Rumba Kongolaises qui ont bercé mon enfance. C’est toujours un véritable bonheur pour moi que de les réécouter.

 

Nsemi Beni Muntu ya Kongo

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(1) Elima, Longo la danse africaine d’ancrage, Editions Anibwe, pages 13
(2) Plumes de chamanes, éditions Vega, pages 97
(3) Les Arts du congo, Roger Pierre Turine, Édition renaissance du livre
(4) A. Hampaté Bâ, Aspects de la civilisation africaine, Editions Présence africaine, pages 191

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