AMA MAZAMA, SPECIALISTE EN LINGUISTIQUE, EN RELIGIONS AFRICAINES ET HISTORIENNE

molefi_with_ama_mazama_afrocentricityAma Mazama est Afro-guadeloupéenne. Après de brillantes études en France elle décide de s´installer aux USA, pays dans lequel elle enseigne au département d´études africaines de Temple University en Philadelphie. Auteure de nombreux ouvrages, elle est l´un des piliers de l´école de pensée afrocentriste dont la philosophie s´inspire de celle de Cheikh Anta Diop le savant sénégalais.

Une interview de Simon INOU.

Pouvez-vous vous présenter s´il vous plait ?

Ama Mazama : Je suis Ama Mazama originaire de l´Afrique avec un transit en Guadeloupe. Je suis professeure d´études africaines à Temple University aux Etats-Unis. Je me décris avant tout comme Afrocentriste.

Qu´est-ce qu´un(e) Afrocentriste ?

Etre Afrocentriste cela veut dire que l´on insiste, pour que lorsque l´on approche l´expérience africaine qu´on le fasse à partir de la perspective africaine elle-même. Ce qui s´est passé jusqu´à maintenant c´est l´Afrique a été toujours définie de l´extérieur par des européens, de facon négative et aussi par des européens qui pensent que leur expérience à eux est universelle et que ce qui vaut pour eux vaut pour les autres. Or c´est loin d´être le cas car l´expérience européenne demeure une expérience européenne. Rien de plus rien de moins. Il y a plusieurs façons d´être au monde dont la façon d’ être africaine, fondée sur l´histoire et la culture africaines.

Vous êtes fièrement habillée en africaine et portez la croix Ankh de la vie. Que symbolise-t-elle ?

Cette croix est le symbole le plus populaire que nos ancêtres, les égyptiens anciens qui étaient Noirs, portaient. C´est une affirmation de nous mêmes et une affirmation de notre foi en la vie. Car elle est eternelle. Nos ancêtres les anciens égyptiens l´ont formulé avant tous les autres religions dans le monde.

La croix Ankh est-elle un symbole religieux ?

C´est un symbole spirituel qui a été transformé en symbole religieux par le christianisme. Un journal autrichien titrait dans son édition d´hier que le pharaon Touthankhamon était un blanc. le journal affirmait que cette déclaration vient de Zahdi Awas des archives pharaoniques du musée du caire. Qu´en pensez-vous ?

C´est de la pure idéologie. cela relève encore de la malhonnêteté intellectuelle des européens. Awas était d´ailleurs à Philadelphie il y a une semaine (17 au 22 Septembre 2007) et nous avons organisé une manifestation contre lui. C´est quelqu´un qui est grassement payé pour diffuser ces mensonges. On sait très bien que ce qui est en jeu est énorme.

Qu´est-ce qui est en jeu ?

Ce qui est en jeu c´est de pouvoir maintenir le mythe du miracle grec et de la suprématie intellectuelle et culturelle blanche sur lesquels reposent le racisme et tous les privilèges que les blancs se sont arrogés au nom soi-disant de leur supériorité. Entre autres celui d´aller civiliser les sauvages. Et pour nous ce qui est en jeu c´est la réappropriation de notre histoire. les parents de Touthankamon étaient des noirs. Toutankahmon tel que présenté de nos jours avec les yeux bleus est historiquement impossible. Il faut donc pour ce faire fabriquer des preuves parce qu´ils n´en ont pas, Aux USA il ya eu plusieurs manifestations contre l´exposition montrant Toutakahmon blanc. Même l´affiche montrant un visage blanc de Touthankamon n´a pas été diffusée.

Vous êtes scientifique et en même temps activiste. Pourquoi vous engagez-vous tant ?

Je m´engage tant parce que ce qui compte pour moi c´est de voir les choses évoluer de façon concrète et je pense que les intellectuels ont un rôle très important à jouer qui n´est pas seulement celui de faire de la recherche ou d´écrire, c´est important, mais aussi de propager ce que nous savons, de discuter, d´informer, d´écouter les nôtres et toujours d´essayer d´apporter des éléments pour aider à la transformation de nos consciences. L´activisme fait partie de ma responsabilité intrinsèque d´intellectuelle. Je ne vois pas à quoi ca sert d´écrire des livres qui n´ont aucune réalité avec celle de mon peuple. Ça ne m´intéresse pas de faire mon travail par carriérisme ou pour avoir une promotion dans le système occidental. Ce qui me motive c´est le travail que je fais pour mon peuple, ma race.

Race ou peuple ? Dissociez-vous les deux ?

Non. Je ne dissocie pas les deux. La race c´est très important car pour moi c´est la base. Mais la façon dont je définis la race tient compte non seulement d´une composante biologique mais aussi culturelle et historique. Ces deux paramètres sont très importants. Du point de vue afrocentrique parler de race veut dire mettre l´accent sur la culture. Il faut aussi comprendre que ce n´est pas parce qu´on est noir ou africain qu´on est afrocentrique. L´Afrocentricité nous apprend à nous transformer ..

C´est à dire….. ?

A apprendre à vivre et à penser en africain…..

Dans votre livre majeur « l´impératif afrocentrique » vous insistez sur l´éducation et thématiser longuement ce sujet. Quels défis avons-nous aujourd’hui´hui en tant qu´africains, en tant que noirs, avec l´éducation ou la scolarisation qui nous est directement ou indirectement imposée ?

Le problème que l´on a c´est que le but de cette scolarisation et de cette éducation était de nous faire subir un lavage de cerveau pour nous désafricaniser et nous européaniser. Le problème que nous avons c´est que nous ne serons jamais européens. Nous ne serons jamais des blancs. C´est que je disais à une soeur lors de ce congrès. On pourra changer de lieu géographique comme on le voudra mais la seule constante qui démeure est le fait que nous sommes africains. Aujourd´hui nous sommes à Vienne en Autriche, demain on sera à Paris en France, Après-demain à New York aux États-Unis et ainsi de suite….nous demeurons africains. Il y a un proverbe qui dit « Laissez un morceau de bois dans la rivière il ne deviendra jamais crocodile ». Le véritable problème que nous avons à cet effet c´est que le morceau de boi ne sait plus qu´il est un morceau de bois…. C´est cette situation extrêmement bizarre, anormale, dans laquelle nous sommes. Nous ne savons plus que nous sommes du bois, nous ne savons plus qui nous sommes, nous racontons des tas d´inepties sur nous-mêmes, sur l´Afrique et oublions par là que nous ne seraons jamais crocodiles. Nous avons perdu nos repères historiques. Par exemple la question du nom est intéressante pour la survie de nos cultures et par là de nous-mêmes.

Si on revenait à l´éducation….

Il y a deux choses que les européens nous ont fait pour nous contrôler : prendre nos noms et prendre nos divinités. Et avec ca le tour était joué. Après ces deux étapes ils nous fait passer par le tamis de leurs écoles qui nous ont fait subir un lavage de cerveau total et à la fin de la journée et bien nous voilà : Abrutis, avec des comportements bizarres, pathologiques. De nos jours, nos pays soi-disant indépendants continuent à éduquer leurs enfants avec une éducation étrangère à qui ils sont. Nos états dits indépendants n´ont pas encore pris conscience.. Vous le dites et c´est vrai…..C´est impératif d´avoir une éducation centrée sur l´Afrique. Les médias jouent aussi un rôle majeur dans l´éducation et je pense qu´il doit être important pour nous de nous accaparer de ces deux outils si nous voulons réellement nous libérer définitivement. Mais tant que nous permettrons à d´autres d´éduquer nos enfants ou bien même de permettre à d´autres de dicter à nos enfants ce qu´ils doivent savoir et en même temps tourner notre dos à notre propre culture nous resterons dans la même situation.

Si on parlait de nos divinités. De nos jours on parle de trois grandes religions dans le monde : le judaïsme, le christianisme et l´islam. La composante asiatique revient actuellement en force avec le Zen, le bouddhisme, le Taoïsme, le Nouddhisme Zen etc….et nous africains où nous situons nous ?

On n´est nulle part. Depuis le philosophe allemand Hegel qui a déclaré que nous n´avions pas le concept de Dieu, les blancs ont décrété que nous n´avions pas de religion. C´est ce paradigme que j´appelle le paradigme d´ignorance et d´arrogance qui perdure…

Comment se situer de nos jours en tant qu´africains, en tant que noirs dans la multitude des religions qui envahissent notre quotidien. Que nous soyons en Afrique ou en dehors de l´Afrique beaucoup d´africains sont des fanatiques de religions étrangères à leur culture. le lavage de nos cerveaux a abouti au fait que plusieurs de nos compatriotes confondent nos dieux africains à de la magie ou de la sorcellerie..comment résoudre ce problème ?

Je ne pense pas qu´il y ait de solution simple. Nous participons nous à la destruction de notre propre identité. Les blancs ne nous obligent pas à aller dans leur églises, à porter leurs noms, à nous agenouiller devant leur Jésus blanc aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Nous avons tellement intériorisé ce discours négatif sur nous-mêmes que nous faisons cela pensant que c´est ce que nous avons de mieux à faire. Encore une fois je plaide ici pour la reprise du bon sens et la conscience de soi, seul moyen pour nous noirs de nous libérer réellement. Cela vaut aussi pour les religions qui actuellement font rage sur le continent.

Revenons en religion. Etes-vous croyante ? Si oui en quel dieu ou déesse ?

Je suis actuellement entrain de travailler sur une encyclopédie sur la religion africaine avec Molefi Kete Asanté. C´est un projet monumental qui nous prend du temps. Je ne crois pas en un Dieu particulier. Je crois en une force divine qui est là dans tout ce qui est. Les occidentaux appelleront cela l´animisme ce qui est faux. Cette énergie divine est en nous, sur nous, autour de nous. Comme vous le savez probablement j´ai embrassé le Vodou comme étant ma religion. La conception du Vodou est fondamentalement africaine. Elle se retrouve partout en AFRIQUE. C´est une force cosmique à laquelle on a donné divers noms par exemple Amon Ra etc..Dans le Vodou nous l´appelons Olowum (Gwan-Mèt). Olowum c´est un des noms Yoruba de Dieu. Olowum est la divinité suprême qui veut dire “maitre des cieux.” Et puis nous avons des divinités secondaires ou encore Lwa, et puis il y a les ancêtres, car c´est eux le socle fondamental. Cette structure est fondamentalement africaine. Donc je n´ai aucune difficulté à vous dire en quoi je crois.

Restons dans le concept occidental qui nous fait comprendre que le Vodou c´est de la magie noire….encore une fois dans le contexte occidental tout ce qui es mauvais est..noir

J´ai été confrontée à ce problème. Mais face à cette situation nous avons deux choix : Soit je me cache, soit j´assume ma religion. Si je me cache, cela veut dire que je joue le jeu du colonialisme et de ses avatars. Non, je le dis ouvertement, je suis pratiquante du Vodou. Si vous êtes honnêtes et vous y intéressez il y a suffisamment de documentation là-dessus. Si vous voulez me voir comme sorcière tant pis. Moi je me sens bien dans ma peau et en paix …car j´ai mis de côté toutes ces religions étrangères qui m´ont été imposées de force et par la violence. Tout ceci pour m´empêcher d´être moi-même. J´ai mis tout cela de côté et suis retournée à ma tradition ancestrale…

Pourquoi ne pas alors retourner à l´Égypte ancienne ?

Je pourrais retourner à l´Égypte ancienne. Après tout je porte la croix ANkh qui est un symbole majeur pour les africains. C´était plus facile pour moi car j´ai trouvé des lieux de culte Vodou qui fonctionnent avec tous les rituels. Dans mon esprit il n´y a pas de différence parce que le Vodou lui même vient de l´Égypte ancienne. Le Vodou est une des expressions du système égyptien ancien. Nous avons aussi un problème de localité..Si je veux de nos jours pratiquer le système égyptien où vais-je aller ? Tandis qu´à Philadelphie ou en Haïti, je sais où aller s´il s´agit du Vodou. Fondamentalement l´Égypte ancienne est la même matrice pour toutes les autres religions purement africaines.

De nos jours quelque soit l´endroit du monde où l´on est nous sommes envahis par les images provenant des chaines de TV occidentales. Ces images ne véhiculent que les images occidentales et propagent des images négatives quand il s´agit des noirs où qu´ils soient dans le monde. En même temps ces chaines de TV dans la plupart des cas nous dévalorisent. Quels impacts peuvent avoir ces images sur l’éducation de la jeunesse noire ?

On dit souvent que je suis radicale, mais cela doit être vrai quelque part…mais moi je n´ai pas de télé. J´ai fait un choix et mes enfants grandissent sans télé. Tout le monde peut le faire d´autant plus que chacun a la pouvoir d´allumer ou d´éteindre la télé. Certains de mes étudiants viennent souvent me dire « Professeur, hier soir ils ont encore montré des trucs racistes à la télé ». Moi je leur dis : “Pourquoi regardez-vous ca ? Eteignez la Télé…” Vous avez au moins ce pouvoir d´éteindre la télé. Je ne crains pas l´influence et je ne veux pas qu´on me pollue l´esprit. La télé est un danger, un véritable poison pour nos enfants. C´est aussi vrai que nous abandonnons nos enfants devant la télé, les ordinateurs, mais aussi à l´école. Beaucoup de parents africains le font. Nous livrons nos enfants en pâture à des forces néfastes…

Comment éduquez-vous vos enfants ?

Mon fils aîné ne va plus à l´école. Ma fille va dans une école afrocentrique. Mon fils, je l´éduque moi même à la maison.

Vous êtes quand même allés à l´école. vous avez des diplômes et vous enseignez aux USA….pourquoi votre fils ne le ferait pas aussi ?

Si mon fils montre le désir de vouloir étudier il aura le choix…..on ne peut pas le lui interdire. Jusqu´à 17-18 ans il n´est pas obligé d´intégrer le système scolaire. ce qui compte c´est qu´il puisse montrer qu´il est capable. Il travaille beaucoup plus à la maison.

Changement de sujet – En Afrique rien ne va plus. Les jeunes veulent partir par centaines car ils veulent aller en Europe….par manque de perspectives. Les politiques sont caduques et sont de moins en moins capables de suivre le rythme imposé par les institutions financières du Bretton Woods (FMI et Banque Mondiale). En même temps nous voulons être modernes et copier le blanc…..

C´est vraiment une tragédie. Encore une fois on revient à la question que l´afrocentricité pose : Qui sommes nous ? En fonction de la réponse à cette question on pourra déterminer qui nous voulons être. Je suis contente que vous ayez parlé de politiques et pas de Leaders …Ces gens là ne sont pas des leaders. Le problème que nous avons aujourd’hui´hui en Afrique c´est que nous acceptons un modèle occidental qui se fait accepter comme universel. Le modèle du développement, de l´industrialisation, de la modernité etc…ce modèle n´est pas un bon modèle. Ce n´est pas un modèle que nous avons les moyens financiers d´adopter et d´entretenir. Mais aussi culturellement c´est un modèle qui nous coûte cher. ce qui nous est présenté c´est un idéal qui ne correspond pas à qui nous sommes et qui donc nous détruit encore plus sur les plans culturel et social. Je me répète. La question est de savoir quel modèle on suit…qui on est.

Photo : Ama Mazana & Molefi Asante




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