L’ART ET LA DECOLONISATION

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Le désir de me sentir  » bien dans ma peau  » et d’être heureux de vivre est le motif qui a présidé à mon entrée en analyse. Cet état, je l’avais connu dans mon pays, la Côte d’Ivoire, que j’ai quittée à l’âge de 13 ans, pour poursuivre mes études en France. Je l’avais perdu, cet état de bien-être, après 3 ans de séjour loin des miens et je désirais le retrouver coûte que coûte.

 

Après une longue période d’errance et de vaine recherche de solution auprès des médecins, la psychanalyse, découverte en classe de philosophie et à l’université, s’est imposée à moi.

 

Ce fut une période de bonheur de me retrouver sur le divan du Docteur Faladé, bonheur de parler librement de mes problèmes à un substitut de mère qui prêtait une oreille attentive et compréhensive.

 

Je dois dire que l’expérience que j’ai faite de la cure analytique a été satisfaisante. Et sur la fin de mon analyse, je fonctionnais suffisamment bien pour reconnaître que j’avais atteint le but que je m’étais assigné.

 

Quelque chose cependant continuait à me gêner. L’agoraphobie qui réapparaissait de temps en temps en période de fatigue et que je ressentais comme une blessure à mon narcissisme. Il me semblait que cette phobie était quelque chose qui échappait aux prises de la parole et de la pensée. Quelque chose de monstrueux que j’imaginais comme une masse de déchets vivante, un écheveau de pulsions primitives, une mygale noire au centre de mon être, qui devenait particulièrement cruelle lorsque je me retrouvais seul avec elle, dans un espace ouvert.

N’étant pas de ceux qui  » pactisent  » avec leur maladie, je cherchai à trouver le moyen de me débarrasser de ce monstre qui m’assiégeait de l’intérieur. Mon intuition m’a suggéré que dans ces circonstances où la faculté verbale s’avérait manifestement impuissante, l’activité préverbale était l’indication thérapeutique à suivre. Il est vrai qu’à ce moment de mon analyse, la parole me paraissait vaine, inappropriée comme moyen d’expression devant l’exigence d’agir et de décharger les pulsions de mort qui se bousculaient à l’intérieur de mon organisme.

 

Mon ouverture sur la tradition négro-africaine, ainsi que l’assomption de ma fixation au  » stade anal  » du développement dégagé par Freud m’ont certainement aidé dans mon choix de l’Art comme moyen privilégié pour me libérer de ma phobie.

 

Lorsqu’on considère en effet les chefs-d’oeuvre de l’Art primitif africain, on se rend compte que la création artistique fut le moyen d’expression privilégié du négro-africain. En effet, l’objet d’Art n’est pas, pour l’artiste africain, une représentation plastique destinée à charmer les yeux ou à distraire l’esprit. On l’a dit, c’est un idéogramme. Autrement dit, le support concret d’une pensée qui résulte de la maîtrise pré-verbale des passions, voire des pulsions de mort.

 

De par mon héritage culturel donc, je fus spontanément convaincu que la création artistique était mieux indiquée pour me débarrasser de ma phobie que la pseudo-maîtrise verbale par l’écriture. Je doutais que cette dernière voie, couramment usitée en occident comme moyen de  » dépassement  » de la cure analytique par la créativité littéraire, fût efficace.

 

Du reste, la théorie freudienne ne postule t-elle pas la maîtrise  » anale  » comme préalable à la constitution du sujet et à son entrée dans le champ symbolique ?

Aussi bien, pour engager la lutte libératrice contre le monstre qui m’habitait et m’aliénait, ai-je réuni des instruments propres à l’expression de mes sentiments sadiques : couteaux, cutter, marteau, cailloux, grattoirs, chiffons, jets d’eau, enfin tous les outils que peut proposer l’imagination sadique.

 

De préférence à la peinture sur toile, qui n’est pas adaptée à la création spontanée, j’utilise les pastels et les craies sur cartons à gratter. Ce support qui, à la différence de la toile, se prête aux agressions et aux modifications, ces bâtons de couleur que je peux manipuler directement et identifier aux pulsions que je cherche à évacuer, la projection de celles-ci sur le carton, me permettent déjà suffisamment de me décharger.

 

Mes aspirations sadiques sont à leur comble lorsque je fais intervenir les couteaux (pointus et à scie), le cutter, le marteau pour écraser les craies de couleur, les cailloux et que je peux les utiliser pour perforer le carton verni, le gratter, le frotter, le déchirer, arracher des morceaux, le tremper et le soumettre à des jets d’eau aux fins d’y inscrire des traces de mon sadisme déchaîné, à la manière du sculpteur noir dans le bois.

 

Dans ces conditions toutes particulières de création, le support artistique, le carton vierge, prend la signification de lieu de projection-évacuation imaginaire des pulsions anales identifiées aux matières picturales. Et l’activité artistique devient la métaphore de l’affrontement avec la mère phallique.

 

L’imago de la mère phallique, qui barre l’accès à la figure paternelle et interdit l’entrée dans le champ symbolique, est omniprésente en Afrique noire.

 

Terrible, dévorante, implacable, l’ethnologue française Denise Paulme lui a consacré un admirable livre  » la mère dévorante  » dans lequel elle évoque en termes mythiques le drame de l’homme noir aliéné dans la spirale diabolique de l’affrontement avec l’image de la mère phallique = alternativement chacun des protagonistes absorbe l’autre et l’évacue, dans un conflit anal-passif sans fin.

 

Cette lutte aveugle et désespérante du négro-africain, dans notre quête de sauvetage, nous avons essayé de l’appréhender aussi dans la perspective historique. Et il nous est apparu que, étant consécutive au choc et au traumatisme colonial qui ont disqualifié les structures symboliques traditionnelles, elle était symptomatique de la situation coloniale caractérisée par le rapport de domination sans partage.

 

C’est pourquoi il nous semble légitime de voir dans l’imago de la mère phallique qui règne despotiquement à l’intérieur de l’ex-colonisé, la figure du  » maître fou  » intériorisée.

 

La mère phallique et sa figure masculine, le père tout-puissant, ne sont finalement que les produits monstrueux de l’intrusion brutale et déstructurante du Pouvoir colonial.

 

Il ne faut donc pas s’étonner de l’esprit de dépendance et du complexe d’infériorité des colonisés, même après leur  » émancipation « . Car l’image du maître intériorisé, transmise de génération en génération, par la voie de l’éducation, poursuit en eux son oeuvre de colonisation et de réification. Les raisons du conflit de nature schizo-paranoïde qui oppose l’ex-colonisé à lui-même et aux autres sont à chercher dans ce traumatisme.

 

Désormais, c’est sur le mode imaginaire et pathologique que se perpétue la relation anale-passive du Noir et du Colonisateur.

 

C’est pourquoi la question de la lutte de libération du colonisé devra dorénavant se poser en termes de stratégie psycho-pathologique qui associera les avantages de la psychanalyse classique à ceux de l’activité artistique créatrice du langage et support de prise de conscience du patient.

 

Il s’agira, à la faveur de cette stratégie thérapeutique qui fait appel à la psychanalyse et à l’activité artistique créatrice de formes significatives supports de l’inconscient du patient, de renforcer la cohésion du moi par intégration du nom-du-père, et d’étendre ses limites au moyen de la création qui fait la part belle à la destruction-jouissance, afin de favoriser l’émergence du désir de réparation.

 

L’œuvre d’Art s’avère alors le résultat de la structuration des  » restes  » par le nom-du-père. C’est un  » beau reste « , représentant symbolique du nom-du-père. Interprétées comme telles et intériorisées, ces formes-langage sont appelées à structurer le chaos intérieur du patient et à opérer son assomption en tant que sujet dans le champ symbolique.

 

Zirignon GROBLI    

 

 

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