Le nom de Dieu en Afrique

Nyambe ou Nyambɛ̂

L’arc-en-ciel qui, comme le mentionne Danièle Chauvin, est « symbole de la mort corporelle, de la renaissance à l’Esprit : forme-figure du Jugement dernier, forme-figure de l’Apocalypse, signe de l’alliance retrouvée après la traversée de l’histoire et du temps » (Danièle Chauvin, L’Œuvre de William Blake, Apocalypse et transfiguration, p.227) est omniprésente dans la traditionalité initiatique des peuples noirs. Pour saisir cet aspect spécifique de la tradition kémite, il faut se rapporter à la locution Nyambè qui désigne le Dieu suprême chez la plupart des peuples d’Afrique au Sud du Sahara.

On trouve par exemple ce nom employé pour la divinité chez les Adjuru de Côte-d’Ivoire (Nyam), les Akan du Ghana (Nyame), les Bakongo d’Angola (Nzambi), les Fang de Guinée Équatoriale (Nzambé), les Bamiléké du Cameroun (Nyamsi), les Barotse de Zambie (Nyambe), les Baya du Centrafrique (Zambi), les Chokwe d’Angola (Zambi), les Fanti du Ghana (Nyame), les Douala du Cameroun (Nyambè), les Basaâ du Cameroun (Nyambè), les Lele du Congo (Njambi), etc. Des noms tels que Zambie, Mozambique ou Zambèze sont directement inspirés de cette locution divine.

 Cette récurrence quasi générale du nom Nyambè chez des peuples géographiquement distants de plusieurs milliers de kilomètres indique une cohabitation initiale qui a certainement pris forme dans la vallée du Nil.

Rapporté aux Basaâ du Cameroun, ce Saint Nom présente plusieurs niveaux de compréhension que résume pour nous André Mbeng : « (…) Nyambè est Dieu; il est pré-existant, étant celui qui a précédé tout ce qui est, l’alpha et l’oméga. Mais aussi l’oméga et l’alpha : car s’il est le créateur de l’univers, des hommes et des espèces organisés en une sorte d’arbre à cinq branches que les Bassa appellent simngan, il est aussi le générateur de tout arbre cosmo-humain où tous les éléments s’ordonnent, se hiérarchisent et découlent les uns des autres comme insérés dans une filiation. Ainsi donc, Nyambè se laisse appréhender comme l’ascendant et l’ensemble des descendants. Il est transcendant et immanent. Il en résulte que l’idée qui prédomine est la filiation considérée comme mode de pensée et mode d’organisation. Comme toute filiation qui suppose une communauté des ancêtres et parents à plusieurs paliers, mais dont le propre est de se rassembler autour d’un arbre généalogique, Dieu (Nyambè) est à la fois une unité de superposition et une unité de juxtaposition des parents entre eux ou, pour tout dire, une unité dans la diversité.

Dès lors, il n’est pas étonnant que les Bassa aient jugé utile de le concevoir comme Un Multiple de formes. Ainsi, selon qu’on le considère dans sa transcendance ou dans sa toute puissance, Dieu portera le nom deNyambè; dès qu’on l’appréhende comme créateur ou être primordial, celui qu’on situe à l’origine de simngan, il sera nommé Hilolomb. Dans un autre contexte, Dieu, en tant que générateur, portera le nom de Bèl. (…) Mais Dieu, hors des hommes et bien au-dessus d’eux, se présente paradoxalement comme imprégnant ces mêmes hommes par un de ses éléments qui est la puissance enveloppante et fécondatrice, Nyam. Ainsi, étant en tout un chacun, il suit de près le cours de l’évolution humaine; il connaît les maux de l’humanité et prend le visage de la lune-mère qui pense les blessures des humains. Dieu est enfin Mongo, le char que l’on assimile généralement à une haute montagne. Il porte et défend, et prend par la même occasion l’allure du dieu de la guerre. Toutefois, il serait fallacieux de croire que ces formes de Dieu sont indépendantes les unes des autres, car l’étude de chacune d’elles renvoie à l’autre. Il se forme à partir de là un couple antithétique dont la résultante est toujours une autre forme de Dieu. La triade ainsi repérée renvoie à une autre triade, et l’ensemble des triades à la totalité qui est Nyambè. (…) L’analyse approfondie nous met en présence d’un Dieu conçu grâce à ses multiples ramifications et dérivés, comme unmacrocosme avec une kyrielle de paliers intermédiaires qu’on pourrait nommer mésocosmes. Il suffit de voir l’architecture sociopolitique du monde bassa pour s’en convaincre. (…) Nyambè ayant crée le monde en sa forme Hilolomb, les Bassa n’ont pas manqué d’élaborer une cosmogonie qui explique l’origine et le pourquoi de chaque chose.

Dieu (Nyambè) créa, en dehors de ses formes, une multiplicité de déités se distribuant en quelques groupes, notamment en décades, qui règlent les phénomènes du temps et de l’espace; ces déités prennent le visage tantôt du groupe lunaire, tantôt du groupe solaire : la pléiade faite de principes régénérateurs, une ogdoadeou huit proto-dieux, où l’on retrouve des grands phénomènes de la nature tels que la lumière, les ténèbres, la poussière, l’espace, l’océan céleste (ou l’ensemble des nuages) formant un couple avec l’océan primordial (ou ensemble des choses de l’univers). La plus importante de ces familles est l’ennéade divine, celle que symbolise Nyambè dans sa forme de Djòb; Les expressions tels que Djòb a ye i ngii (Dieu est au ciel), Djòb li mbugi (le Soleil a décliné) rendent bien la nature de cette divinité formée de neuf divinités intermédiaires participant directement à l’existence de la communauté humaine : il s’agit des astres et des planètes. Les Bassa considèrent que chaque divinité de cette ennéade porte une planète donnée comme son corps. Par exemple la divinité-terre (Mbòg) a pour corps la planète terre (Hisi). La femme Bassa cultivant son champ prélève une parcelle de la divinité-terre qu’elle travaille et profane pour se nourrir. Mais ayant trouvé la substance de cette terre nourricière, elle se croit obligée de restituer à la divinité ce qu’elle lui a pris, en recourant à toutes sortes de rites de sacralisation. Par ce biais, elle verra une étincelle (njandjad) se détacher de la divinité et se répandre sur sa communauté, pour faire communier cette société d’agriculteurs par excellence. On pourrait établir le même type de rapport avec les différentes collectivités du monde bassa, et les autres divinités de l’ennéade qui compte : le Mbòg, terre divinisée, le Hisi, déesse sol-poussière symbolisant la biosphère ou terre noire féconde dont la mère est l’atmosphère, le Ngòg, la lithosphère, leLibob, le ciel, le Djòb ou Hyanga, le Soleil, le Sôn ou Ngond, la lune, le Um, assimilé à l’arc-en-ciel (Nyum) de par sa nature aquatique, le Ngee, dieu-puissant et autorité, le Kwa, dieu du mal symbolisé par la puissance destructrice du feu.

À l’ennéade s’ajoute la dixième divinité qui est à la fois fils des divinités et fils de Dieu. Mais c’est avant tout un homme qui, par ses actes gratuits, a pu rayer l’anthropie dans la société (…) Il est hissé au rang des héros civilisateurs et, de là, il gravit les autres paliers supérieurs : ceux de l’homme-Dieu et de Fils de Dieu. Le Bassa ne conçoit pas cette dixième divinité, qui hérite de l’ennéade et se pose en intermédiaire entre elles et les hommes, comme née du Saint-Esprit. Il la saisit au contraire dans son humaine condition, la canonise à cause de ses exploits, la sanctifie, puis la déifie. Il admet cependant que cet homme devenu Dieu est au-dessus de lui et sert de régulateur du monde. Mort, il est remplacé par un autre qui sera toujours la même divinité aux multiples visages. Ainsi porte-t-elle le nom de Lolo – le Dieu devenu souterrain – dont le lieu de culte principal se trouve être Song-Lolo, à l’endroit même où Pemnjee réunissait ses neuf disciples, lesNkambòg. Il porte aussi les noms de Nyobé-Hiobi, le dieu-poisson des cours d’eau autour desquelles se bâtissent généralement les villages, c’est-à-dire la civilisation. Il est enfin Itouk Yamben (la canne de la loi). En cela, il est le régulateur du monde qui a sa place auprès de Hilolomb. Il est donc la justice-vérité que recherche le Bassa avec opiniâtreté au point de paraître vindicatif » (André Mbeng, La pratique de l’opéra en Afrique, pp.68-70).

Mbombog Nkoth Bisseck précise que l’autre nom de Lolo est Si’, le Juge des morts, ce qui place bien cette divinité funéraire, régulatrice et civilisatrice dans la figure d’Osiris (Wosiré), Nyobé, le poisson (Oxhyrinque ?) des cours d’eau au bord desquels se construit la civilisation, Dieu mort, héros qui se régénère indéfiniment. Um, assimilé à l’arc-en-ciel, est le nom duquel Mbombog Mbog Bassong fait provenir la locution grecque Amon, le grand Dieu de Thèbes. Déjà, l’on doit reconnaître que la translittération hiéroglyphique du nom divin kémite forme les lettres Jmn. Le j, se réalisant en y suivant les règles de correspondances phonétiques, peut aussi bien conduire à lire Nyum plutôt qu’Amon comme on le fait jusqu’à présent sur la base auditive et sonore des langues indo-européennes; car, en définitive, le squelette de consonnes montrant les lettres j-m-n peut, non seulement librement s’intervertir, mais conduire aussi à une vocalisation incluant la voyelle u plutôt que la voyelle a.

Ceci est d’autant plus vrai qu’il faut percevoir une correspondance implicite entre les locutions Nyum etNyam.

On le comprend avec le peuple Ashanti du Ghana. En effet, comme Nyum (arc-en-ciel) est l’un des attributs de Nyambè chez les Basaâ, Nyankoton (arc-en-ciel) l’est tout autant pour Nyame chez les Ashanti.

À travers cette correspondance, on fait voir que l’arc-en-ciel a toujours la même fonction de ligne de démarcation (ou pont) entre le monde des mortels et le monde des immortels. Chez les Ashanti, seul l’Asantehene, le roi, a le droit de détenir un tabouret circulaire représentant l’arc-en-ciel. « Amon », le grand Dieu de Thèbes, porte une couronne dont la symbolique évoque les couleurs de l’arc-en-ciel.

L’autre nom de Nyame chez les Ashanti est Nyonno ou Nyama (Nyémann chez les Ekañ); de ce dernier nom, Nyama, on fait remarquer l’Ymana (Imana) de la tradition des Grands Lacs africains (kinyarwanda). La linguistique appelle métathèse ce phénomène courant, du grec métathésis signifiant permutation, qui consiste en une modification phonétique impliquant un échange plus ou moins important entre deux phonèmes en contact ou proches.

Ce phénomène est aussi observable en chimie par l’échange d’un ou plusieurs atomes entre des corps structuralement apparentés. On reconnaît habituellement par la métathèse le signe remarquable d’une même origine. Ainsi, avec Nyambè, Nyame, Nyamsi, Nzambi, Nzembe,Jambè, Imana, Amoni, etc., il s’agit partout et toujours du même nom.

Amenhemhat Dibombari

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