Préface de « L’existence-exil » de Grobli Zirignon par Sery Bailly

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Eloge de la nostalgie

Introduction

Une préface est une parole qui en accompagne une autre. Accompagner, ce n’est pas être initiateur du voyage, c’est-à-dire maître de son rythme et de sa destination. On adopte le projet de celui qu’on accompagne.

Le dernier des sept commandements des thérapeutes de l’écrivain ghanéen Ayi Kwei Amah commande le respect des ainés (The Healers 1978 p.96). Le jeune Densu demande à son maitre d’initiation Damfo si ce sont eux seulement qu’il faut respecter. Ce dernier s’est contenté de rire. Si on sait respecter il n’y a pas de raison de ne pas le faire pour tout le monde.

Comment ne pas accepter d’accompagner un ainé, Grobli Zirignon, en sachant que porter ses affaires, son verbe et le sens qu’il porte, m’enrichira moi-même ? En effet, accompagner, c’est faire une partie de son propre parcours ou s’y préparer. Je suis donc solidaire de ce cheminement, de cette quête dans laquelle le poète psychanalyste nous engage.

Le viatique de ce voyage, c’est le mot nostalgie. Tout voyage, en effet, cause la nostalgie de ceux qu’on quitte ou qui vous quittent et qu’on désire revoir, celle des valeurs que l’on a perdues et qu’on veut retrouver.

La nostalgie est alors une bonne chose. Elle est d’abord bilan, la conscience de ce qu’on s’est éloigné de son village maternel. Elle est ensuite désir, celui de retrouver la mère et de se réconcilier avec les valeurs de fécondité et de générosité qu’elle incarne et porte.

Ce sont les psychologues qui nous disent qu’au contraire du contentement qui endort les esprits, singulièrement ceux des citoyens, le désir est subversif et ne se laisse jamais soumettre.

Je comprends ainsi, en tout premier lieu, pourquoi ce texte est dédié à notre regrettée Sarata Ottro-Touré .

La nostalgie de l’être aimé

Si l’auteur s’en prend à la terre, cette « Grande dévoreuse » (71), à la manière de nos pleureurs traditionnels, c’est d’abord pour nous avoir arraché Sarata Ottro-Touré.

Elle représente des valeurs cardinales telles que la beauté, l’art et l’engagement. Nous pouvons dire, avec l’auteur, que notre sœur et notre belle-sœur a laissé de « beaux-restes ».

Si la « présence-absence est l’essence de l’existant » (24) selon l’auteur, ne pouvons nous pas dire que l’absence-présence est l’essence de l’inexistant, quand celui-ci est objet de nostalgie ?

Nombre de formules inspirées rencontrées dans le teste parlent d’elle, parlent pour elle. Rappelons trois extraits :

« L’existant ne se soucie pas seulement

de sa propre survie

il se demande aussi de savoir

ce que sont devenus ceux qui

sont « partis »

et s’il les reverra un jour ? »

Ce qui représente dans le monde

un homme après sa mort

c’est ce qu’il laisse derrière lui.

La renommée qui s’attache

à la valeur de ses œuvres

est le signe d’immortalité

d’un homme.

Celui qui ne laisse rien

est voué à l’anéantissement ». (101)

« Exister c’est s’auto-consumer

comme la chandelle ». (144)

Alors il est possible de conclure que Sarata Ottro-Touré n’est pas rentrée à la maison sans avoir accompli sa mission ici-bas. Je peux en témoigner, moi qui l’ai toujours appelée « classe ». Elle a sans doute cru que c’était en souvenir de l’Union Syndicale des Etudiants et Elèves de Côte d’Ivoire (USEECI) et de « l’armée forcée » à Séguéla-Bouaké. Mais elle a toujours eu de la classe !

Et, comme la chandelle évoquée par Grobli, elle s’est consumée après avoir éclairé et réchauffé notre monde. Cette nostalgie est signe d’une autre plus grande encore.

Nostalgie d’une double origine Noun et Kemt

Comme pour toutes les renaissances, nous avons besoin d’une histoire qui nous réhabilite à nos yeux et nous réconcilie avec nos cœurs, qui fonde et légitime nos ambitions. Nous ne voulons plus être des girouettes qui tournent autour de leurs vents d’Ouest et d’Est, des marionnettes qui ne savent ni d’où elles viennent ni où elles vont.

La nostalgie, c’est la conscience de l’exile dot nous parle l’auteur. Noun est le lieu de la fécondité que nous avons quitté. Kemt, le temps du passé dont nous sommes sevrés.

Il est heureux qu’après Obenga, Armah et d’autres, Grobli Zirignon accompagne Cheick Anta Diop sur le chemin du grand retour à soi.

Kemt est symbole et instrument de la reconstruction de notre histoire en vue de la refaire, c’est-à-dire de la faire autrement et non la reproduire, le souvenir de Noun nous aidant à lutter contre notre assèchement et notre stérilisation et le Bos sacré nous épargnant d’autres chemins de perdition.

Nostalgie du Bois sacré

Dans notre exil tourmenté, nous nous souvenons de ce qui fait notre centre de gravité, en tant que sociétés et en tant qu’individus. Oui, l’auteur suscite en nous la nostalgie des valeurs qu’incarne le Bois sacré, ce lieu où on apprend à être maître de soi, à l’écart des emportements et des rages de violence, des rebelles et des coupeurs de route, de la concupiscence et de la cupidité, loin du chaos stérile.

Le Bois sacré est aujourd’hui la figure la plus éloignée des dérégulations et déréglementations d’un ultra libéralisme triomphant qui refuse tout totem.

Cette illusion ou ce désir de la toute-puissance que dénonce la parole du poète nous conduit à devenir des « cosmophages » (H. Memel Foté) au lieu d’être des « jardiniers du monde »(170). Le poète dit :

« L’homme est comme l’oiseau

posé sur la branche qui plie.

En temps de crise

il se demande si la Terre

qui le porte sur le dos

ne va pas s’effondrer » (75)

Nous oublions par inconscience que l’oiseau, en grossissant démesurément de la graisse de toutes nos convoitises, cassera la branche et causera l’effondrement de la terre.

Grobli Zirignon nous met en garde contre toutes ces menaces, si nous ne voulons pas rendre notre exil pire et nous anéantir nous-mêmes. Il s’interpose entre ces périls et nous par son poème philosophique, par son verbe créateur et pacificateur. Contre la concupiscence généralisée : la castration symbolique, contre le chaos absurde : la loi du Père et contre la division stérile : le verbe médiateur !

Nostalgie du verbe médiateur

Malgré les apparences, ceci est un poème !

L’auteur établit la filiation en disant que la philosophie est fille de la poésie. Qui dit poésie parle d’une expression qui utilise des images surprenantes, fait des rapprochements inédits, au-delà des strophes et des rimes.

Quand il parle de boxeur « sonné » qui titube (105), j’entends le philosophe africain-américain Comel West constater que Mohamed Ali a su tomber avec grâce. Quand il évoque l’homme qui existe « par-dessus le marché » et compare son existence à un « marché de dupes » (114), l’expression parait ordinaire.

Mais le sens ne l’est pas, loin s’en faut. Le marché renvoie à l’argent, cette « )», comme Grobli le dit quelque part, et justifie qu’on préfère le profit par rapport aux peuples (N. Chomsky, Profit over People, 1999). Depuis longtemps, nous cherchons comment nous mettre au-dessus du marché. C’est lui, au contraire qui se maintient au-dessus de nous dans des formes de plus en plus éthérées et éloignées du travail productif.

Nous voyons également le poète jouer sur la mort comme métaphore et comme réalité :

« Faire le mort devant le danger ! » (154)

« C’est la mort dans l’âme que l’existant apprend qu’il est mortel »(114).

Le verbe vient combler un vide et s’interposer entre ceux qui veulent s’étriper. Il s’oppose à la violence et à la mort pour s’associer à la paix, au partage et à la vie (Ankh). Il est pouvoir qui inspire et ressuscite. Il est vraiment l’ « espoir de l’humanité » (179). De là l’intérêt de l’art-thérapie que grobli propose à l’humanité souffrante et en quête de guérison. Elle vise à gommer ce qu’il y a en nous de superficiel, de passager et d’inauthentique pour retrouver nos esprits, pour revenir à nous après une éclipse qui n’a que trop duré. Par cette destruction apparente nous pourrons nous reconstruire et nous recréer.

Invitation au retour

En dépit de ce qui parait être du pessimisme, l’auteur ne nous demande pas de croiser les bras et de nous contenter de lever les yeux au ciel. Si la parole poétique dit que  « L’existence c’est l’épopée du héros » (172), c’est parce qu’elle veut nous exhorter à devenir des demi-dieux capables de reprendre leur destin en main.

Voici une parole qui nous invite à retourner vers Noun, vers nous. Sarata Ottro-Touré fut héritière de Do-Kamissa. A nous de suivre les pas de Soundjata et tous les héros de notre histoire oubliée. A nous de faire que notre existence avance au lieu de tourner en rond comme une toupie (140). Décidons nous et agissons pour passer du statut de mort-vivant à celui de vivant (128). A nous de faire que notre vie ne se limite pas au stade d’existence. Il faut célébrer Ankh !

Voici un effort pour comprendre le sens de notre existence pour savoir dans quelle direction nous engager. C’est à nous de garder à l’esprit dès maintenant, et dans tout ce que nous entreprenons, que « La mort est la porte de l’Eternité » (145). Oui si nous savons emprunter ce passage et ouvrir cette porte.

Je retrouve le Scarabée des films de David Carradine que nous admirions sans vraiment le connaitre et je découvre dans toute sa profondeur, le sens de ce symbole : créer même avec les déchets !

Il ne s’agit pas de s’attacher comme Ulysse à quelque mât que ce soit pour résister à l’appel de Noun ni de pleurnicher en recherchant la mère. Il est question de conscience et d’engagement pour affronter Rê et tous les Pères et Ainés de la Nation, pour résister à la douleur de tous les interdits et de toutes les privations, pour oser tous les rêves.

Que chacun plonge au plus profond de ce poème philosophique. Il reviendra à la surface plus dense, plus Africain, plus Homme. Toute nostalgie est un projet de voyage. Bonne lecture et bon vent à nous tous.

Professeur Séry Bailly- Université nationale d’Abidjan-

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