Préface de Tanella Boni pour « Dialogue avec les beaux-restes » de Grobli Zirignon

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Les « bouteilles de l‘espérance » ou de l’activité artistique

Ces dernières années, Grobli Zirignon, artiste-peintre, est un nom connu du public averti. L’occasion lui a été donnée à plusieurs reprises d’exposer ses grattages à Abidjan, à Dakar, à Paris, à Saint Denis de ka Réunion, à Vienne, à Atlanta. Maintenant il peut parcourir le monde comme un artiste qui n’a plus rien à prouver, plus rien à cacher. Seul l’accompagne dans ses voyages l’ardent désir de montrer ce qu’il sait faire : gratter, détruire et laisser quelques restes. Ce faisant, il laisse apparaitre ce qu’il n’a jamais appris : l’art d’école.

En Côte d’Ivoire, les lecteurs ont pu lire dans la presse l’une de ses déclarations fracassantes, quand la colère l’emporte, quand il a envie de s’exprimer sur un sujet brûlant ou de parler de lutte contre « l’Autre » énigmatique. Ce recueil de fragments nous en parle encore. Et le penseur nourrit son écriture du combat incessant contre cet « anéantisseur » ; car l’Autre constitue l’un des concepts autour desquels se structure cette pensée qui se veut éclatée. Ouvrons donc ce recueil et nous verrons combien ces paroles fragmentées sont ordonnées, circulaires ; combien les mots se disposent de part et d’autre, comme sur les parois d’un centre supposé.

Ce centre pourrait s’appeler le « Trou » ou la béance, le chaos dans lequel l’artiste ne tombera pas parce qu’il crée. Celui qui possède toute sa raison n’y fera pas non plus le saut décisif pour se suicider car le langage est une bouée de sauvetage. L’être humain parle pour éviter de tomber dans le trou. S’exprimer par l’art ou par la parole sauve l’homme de la mort, lui permet de survivre, de continuer à lutter pour la vie. Mais avant d’aller plus loin, disons un mot du parcours de l’artiste.

Le prix des nations obtenu aux Grapholies organisées à Abidjan en 1993 constitue dans sa vie d’artiste, le carrefour à partir duquel sa visibilité s’est accrue. Cet événement marquant lui a donné le courage de persévérer dans la voie qu’il s’est tracée et dans le même temps, a renforcé sa détermination à penser l’art et la vie. Certes, avant cette date, il avait pris l’habitude d’écrire. Depuis 1981 il avait commencé à publier des fragments. Ce furent tour à tour Epaves (1981) Dispersions (Silex, 1982) puis Point de suture (Silex,1989). Quelques inédits sont restés en souffrance tels « Ogo l’errant (1985) et l’oiseau de Minerve (1992).

Cependant nous avons affaire à un artiste au parcours atypique. Autodidacte en art mais fin lettré, il a passé une bonne partie de sa vie estudiantine à apprendre par les livres. Ainsi a-t-il entendu des pensées et des mythes de toutes les civilisations passées et présentes, accumulé bon nombre de théories philosophiques, jusqu’au jour où, à la recherche d’un « père », il a éprouvé le besoin de « toucher le sol », la dure réalité de la vie quotidienne, faite de travail et de souffrances.

Vers la fin des années soixante, il fréquente les séminaires de Lacan. Là il sait ce que parler veut dire. Puis il pratique la psychanalyse, il aide les autres à s’exprimer, à se débarrasser de la peur, à s’assumer pleinement. Car parler est un acte qui structure l’individu, lui apport l’équilibre, lui impose la présence de la Loi. Mais comment est-il passé de la parole libérée à la pratique de l’art ?

Dans un premier temps, Grobli Zirignon a découvert par hasard cette technique qui consiste à salir le carton vierge puis à effacer et à détruire, jusqu’à ce que le support apparaisse comme l’ombre de lui-même. La réflexion sur cette pratique est venue peu après. Elle permet à l’analyste de clarifier ses idées sur la création artistique. Ainsi fait-il l’expérience de ce que la parole établit la parole entre l’insensé et celui qui connait « la loi du père ».

Maintenant il peut affirmer que l’art est le premier signe de la séparation d’avec « la  mauvaise mère ». Mais l’art est du domaine du pré-verbal et tous les hommes ne sont pas artistes. L où se dit le mot, là aussi apparait le premier signifiant qui indique la voie de l’apprentissage de la vie sociale.

La longue pratique de l’art des grattages a véritablement instruit l’artiste sur le sens de la vie.

Le présent recueil entend donc penser la situation inconfortable de l’artiste dans la société. Car comme il le dit : l’activité artistique est/une promotion qui mène/de l’aliénation dans la matière /à la prison dorée que l’œuvre d’art est ». D’une prison à l’autre, l’artiste ne comprend pas le sens de son activité créatrice que « par la réflexion analytique ». L’artiste est un individu qui ne se contente pas de vivre, il existe. Car sa vie est existence authentique et le sens de l’existence ne peut se trouver en dehors de l’art.

L’artiste rencontre, sur les chemins rocailleux de l’existence, des obstacles à vaincre ou à contourner : l’omniprésence de la mère phallique ou mauvaise mère, le nom du père, la création artistique comme lien entre deux mondes ! celui des vivants et celui des morts. Hormis ces questions inactuelles, le penseur donne son point de vue sur la pratique artistique qui a cours aujourd’hui en Afrique. Est-ce un hasard s’il fait l’éloge de l’artiste authentique ? Celui-ci ne brade pas ses œuvres, en fixe lui-même le prix, refuse de faire partie du ghetto que les « faiseurs de culture » semblent avoir préparé pour lui. L’artiste authentique doit-il se laisser enfermer dans ce système « fétichiste » de la marchandise qui ressemble fort à du prêt à porter ?

Mais il est seul et unique en son genre, libre ! Le lecteur voit donc poindre à l’horizon les questions relatives au marché et à la circulation des œuvres d’art. Qui fixe les règles et les limites de ce marché ? L’artiste et ses œuvres, doivent-ils, en Afrique, circuler entre les frontières et es barrières imposées de l’extérieur ? Quelques fragments, en ce sens, nous apparaissent comme l’expression d’une colère qui ne peut plus se contenir. L’existence de l’artiste authentique est menacée. Il peut mourir étouffé, écrasé par le système. Et il faut qu’il en parle.

Et n’est ce pas parce qu’il entend sortir du système contrôlé par « l’Autre » que Grobli Zirignon fait l’éloge de la destruction et de la séparation ? Il s’agit, comme il le dit, de « réduire en purée » si l’on ne veut pas se faire « réduire en purée ». Mais ici nous ne sommes pas dans la jungle. Nous sommes dans une « société des hommes » où les « mauvaises mères » et « les femmes phalliques » doivent être combattues au nom du Père et de la Loi ! Car ce drame se déroule en famille, entre le fils qui cherche désespérément le père introuvable et la mère qui lui offre sa toute puissance maternelle. Seuls l’art et le langage lui permettent d’échapper u naufrage ou à la fusion avec cette mère qui, incapable d’être généreuse, le garde comme un objet pour sa propre « jouissance ». Le penseur, faut-il le dire, interpelle directement les femmes, toutes les femmes. La femme n’est-elle pas la métaphore du maa sous toutes ses formes, dans une société où la Loi brille par son absence ?

S’exprimer, c’est entrevoir le chemin de la séparation salutaire, celle qui fait appel au tiers symbolique. On comprend donc la révolte du créateur aux prises avec les contraintes de la vie quotidienne et qui, dans le même temps, se heurtent aux lois du marché qui s’imposent à lui. Ce recueil est doc une interpellation et invite au débat sur le sens de l’art dans une société où toutes les valeurs semblent manquer à l’appel.

Voila pourquoi cet artiste autodidacte qui a la ferme conviction qu’il n’est pas un débutant choisit de parler, de défendre ses idées sur l’art et la culture, sur l’homme, ses rapports avec le monde et avec la société. Il a choisi d’écrire en utilisant cette forme esthétique qi sied bien à son tempérament : le fragment. Rien d’étonnant à ce qu’il nous invite, cette fois-ci à méditer sur l’art et sur le langage. Car, si le peintre travaille en silence, rien n’empêche à l’artiste authentique de dire un mot sur la nature et la fonction de la création artistique. Le résultat de ce dialogue avec « les beaux-restes » le voici.

Mais est-ce ce peintre qui nous parle ici de l’art et du langage ? N’est ce pas plutôt le psychanalyste qui conçoit l’art comme une thérapie ? La théorie du déchet qui est d’abord ce qui est rejeté par l’homme sous forme fécale, ce qu’il est interdit de manipuler , nous permet de dire que « les beaux-restes » dont il est question ici sot un véritable défi à la société toute entière. Comment le résidu le plus répugnant peut-il se transformer, symboliquement, e un objet de contemplation après avoir été manipulé ? L’art est l’activité qui nous guérit de l’angoisse de vivre. Mais cette pratique ne va pas sans la quête du « nom du Père ». Cette quête vient donner tout son sens au désir d’exister et nous évite, ainsi, de sombrer dans la folie.

 Savoir que l’activité artistique réveille des fantômes et des monstres et qu’il ne s’agit pas de jouer avec ces forces destructrices, c’est transformer les pulsions de mort en énergie vitale.

Car l’homme aspire à laisser après soi quelques « beaux-restes. S’il ne peut s’empêcher de participer à des rituels de « consommation », il a l’impérieux devoir d’évacuer les restes, de les manipuler tout en sachant qu’il risque d’y perdre et la raison et la vie. Heureusement, le langage et le savoir sont là, pour lui permettre d’y voir un peu plus clair. Ainsi constituent-ils « ces bouteilles de l’espérance », qui, souhaitons-le, arriverons, aujourd’hui ou demain, à bon port.

Tanella Boni

Professeur titulaire, Ecrivain, Critique d’art, Université de Cocody Abidjan (Côte d’Ivoire)

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