Le crime des pays arabo-musulmans envers l’Afrique

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Étude sur la traite arabo-musulmane des Noirs par Tidiane N’Diaye

Nous savons aujourd’hui que les misères, la pauvreté, la longue stagnation démographique et les retards de développement actuels du continent noir, ne sont pas le seul fait des conséquences du commerce triangulaire, comme bien des personnes se l’imaginent, loin de là. Bien qu’il n’existe pas de degrés dans l’horreur ni de monopole de la cruauté, l’on peut soutenir sans risques de se tromper, que le commerce négrier et les expéditions guerrières provoquées par les Arabo-musulmans, furent pour l’Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite transatlantique.

Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terres d’Islam, est comparable à un génocide. Cette déportation ne s’est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi – et dans une large mesure – une véritable entreprise programmée de ce que l’on pourrait qualifier « d’extinction ethnique par castration. » Sur le sujet, bien des écrits témoignent des traitements abominables que les Arabo-musulmans réservaient aux captifs africains et aussi, de leur solide mépris envers les peuples du bilad as-Sudan (le Pays des Noirs.) Ainsi et à ce propos, l’historien Ibn-Khaldum énonce : « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal », jugement qui se passe de commentaires. Bien des peuples africains s’étaient pourtant convertis à l’Islam, notamment depuis l’arrivée des Almoravides. Cette conversion ne les préservait nullement de l’état de « proie », en dépit de leur statut d’ « étrangers » et de « récents convertis. » Car si la loi islamique ne revêt aucune forme de discrimination liée à ce qu’il fallait bien nommer « la race » à l’époque, les Arabes prendront leurs aises avec l’esprit du texte.

C’est ainsi que le Marocain Ahmed al-Wancharisi décrétait que « seul un incroyant peut être réduit en esclavage… Mais s’il y a un doute sur la date à laquelle un homme est devenu esclave et s’est converti à l’Islam, on ne peut remettre en question sa vente ou sa possession. » Il ajoute que « la conversion à l’Islam ne conduit pas forcément à la libération car l’esclavage est une humiliation due à l’incroyance présente ou passée. » Argument que reprendront à leur compte les « Soldats du Christ » dans le Nouveau Monde à propos des peuples à peau brûlée qui sans doute étaient « trop cuits dans la matrice » (Ibn al Faqi.) Selon al-Wancharisi, et d’autres encore, c’est au maître qu’il incombait de décider s’il souhaitait ou non émanciper son esclave. L’interprétation des textes sacrés laissait libre cours à ceux qui en avaient jugé de décider du sort des musulmans africains.

Mais pourquoi cet impérieux besoin d’esclaves dans le monde arabe ? Et pour quel usage ? Nombreux furent les esclaves affectés à la surveillance des harems. Ceux-là, comme bien d’autres parmi les plus jeunes, subissaient au préalable le supplice de la castration pour des raisons aisément imaginables. La plupart, cependant, étaient affectés aux tâches domestiques ou bien incorporés dans de véritables corps d’armée. Les adultes mâles « entiers » étaient employés aux travaux domestiques et guerriers, dans les mines de sel et d’or, voire dans les propriétés agricoles. Quant aux « femelles », les harems en étaient remplis, tout au moins pour les plus belles. Celles dépourvues de charmes rejoignaient le troupeau des gardiennes de troupeaux et de « bonnes à tout faire » et cela, quelle que fût leur origine ethnique, il faut le préciser.

Il est un fait, depuis des temps fort anciens, les eunuques étaient denrée recherchée dans le monde arabe. Il y eut d’abord les jeunes Slaves (Européens) emmenés de force en Espagne pour y subir l’amputation les privant de leur virilité. La loi coranique interdisant aux vrais croyants de pratiquer en personne l’opération, celle-ci était l’apanage d’un « peuple cousin » c’est-à-dire les juifs. Ensuite, ce fut au tour des garçons du continent noir de subir la même atteinte. Leurs chances de survie étaient minimes, la mort emportant de 70 à 80 % des « patients », un véritable génocide. Aussi, s’il existe bien des descendants de Noirs en terres arabo-musulmanes, ceux-là sont une exception. Ils doivent leur existence au désir des anciens maîtres, d’augmenter leur « cheptel » à bon compte et dans des buts essentiellement pratiques.

Bestialisation et mutilation

Dès les débuts de la traite orientale, les Arabo-musulmans avaient décidé de castrer les Noirs, pour empêcher qu’ils ne fassent souche. Ces malheureux étaient soumis à de terribles contraintes, pour éviter qu’ils ne s’intègrent en implantant une descendance dans cette région du monde. Sur le sujet, les commentaires d’une rare brutalité des Mille et une Nuits témoignent des traitements abominables que les Arabes réservaient aux captifs africains, dans leurs sociétés esclavagistes, cruelles et particulièrement méprisantes pour les Noirs. Sur l’exploitation sans vergogne des peuples africains dès le XVIIe siècle – exploitation motivée par des raisons essentiellement économiques et de « salubrité » – les Européens, bien après Venise et Byzance, Portugais et Anglais en tête suivis de près par les Français et les Espagnols, ont allégrement remplacé les prédateurs arabo-musulmans en fait de chasse aux esclaves et de commerce ad hoc : c’est la traite atlantique, de sinistre mémoire.

Toutefois, comme l’a souligné Fernand Braudel, la traite négrière n’a pas été une invention diabolique de l’Europe. C’est bien les Arabo-musulmans qui en sont à l’origine et l’ont pratiqué en grand. Si la traite atlantique a duré de 1660 à 1790 environ, les Arabo-musulmans ont razzié les peuples noirs du VIIe au XXe siècle. Et du VIIe au XVIe siècle, pendant près de mille ans, ils ont même été les seuls à pratiquer la traite négrière. Aussi, la stagnation démographique, les misères, la pauvreté et les retards de développement actuels du continent noir, ne sont pas le seul fait des conséquences du commerce triangulaire, comme bien des personnes se l’imaginent, loin de là.

De même que si des guerres tribales et de sanglantes représailles eurent lieu tout au long des siècles, entre tribus voire entre ethnies africaines, tout cela restait modeste à bien des égards, jusqu’à l’arrivée des « visiteurs » arabo-musulmans. Les historiens, dans leur immense majorité, sont formels : bien avant l’Islam, la traite orientale, qui s’est d’abord exercée à l’encontre des Slaves (Européens : on parle de huit à dix millions de victimes) a fini par tabler sur la facilité, en se reportant sur les peuples du continent noir. Peuples que les Arabo-musulmans considéraient comme étant naïfs et dépourvus de moyens de défense efficaces. Et s’il y eut de grands mouvements abolitionnistes en Occident lors de la traite atlantique, on ne trouve nulles traces d’initiatives équivalentes dans le monde arabo-musulman. Quant aux chiffres de cette traite orientale que nous verrons plus loin – du moins ceux parvenus jusqu’à nous, car ses acteurs ne tenaient pas de relations écrites au contraire des atlantistes – sont effarants.

L’historien anglais Reginald Coupland avance que le « total des Africains importés aucours des siècles doit être prodigieux », ce que soutiennent bien des auteurs qui ne peuvent être suspectés de parti pris. Le Jihad (la guerre sainte contre les incroyants) aidant, Arabes, Turcs, Persans et négriers du Maghreb ont saigné « à blanc » le continent noir, et ce pendant plus de treize siècles. L’expansion arabe était comparée par Ibn Khaldoum : « à des sentinelles n’épargnant même pas les forêts. » Ce savant arabe assurait que ses compatriotes, tels des Attila, semaient la ruine et la désolation partout où ils passaient, depuis la terre des Noirs jusqu’aux bords de la Méditerranée. Avec l’arrivée des Arabes les techniques des « collectes guerrières » en Afrique furent progressivement très étudiées et bien huilées.

Ce commerce de chair entre certains monarques et les chasseurs d’hommes deviendra florissant. Tout un ramassis de courtiers et d’intermédiaires, pour le compte de quelques roitelets cupides vendait sans vergogne aux Arabes, les prisonniers dont ils tiraient un bon prix. L’homme pour ses pareils étant alors considéré « bonne marchandise », surtout quand l’appât du gain ou le désir de vengeance meublait les esprits. L’une de ces « techniques de chasse » consistait à ceci : après avoir encerclé un village en pleine nuit, les guetteurs éliminés, un meneur poussait un cri afin que ses complices allument leurs torches. Les villageois surpris dans leur sommeil étaient mis hors d’état de se défendre, les hommes et les femmes âgées massacrées ; le reste était garrotté en vue du futur et long trajet. Ceux qui avaient réussi à s’enfuir étaient pourchassés par les molosses dressés à la chasse à l’homme.

Il arrivait que des fugitifs se réfugient dans la savane, à laquelle les trafiquants mettaient le feu pour les débusquer. Ensuite pour les rescapés commençait la longue marche vers la côte ou l’Afrique du Nord, à travers le désert impitoyable. Les pertes estimées à environ 20 % du « cheptel », étaient inévitables. La progression des caravanes de captifs à travers cet océan de sable durait parfois des mois. Imaginons leurs conditions de survie, les adultes mâles « accouplés » à l’aide d’une fourche de bois et retenus par un collier de fer (qui à la longue creusait les chairs) au cours de leur interminable et dur trajet. Le froid des nuits, la chaleur des jours, la faim, les injures et le fouet, les maladies…

L’explorateur Natchigal nous en rapporte un témoignage poignant dans un style baroque :

Les pauvres enfants des pays noirs semblent rencontrer la mort ici à la dernière étape d’un long, désespérant et pénible voyage. Le long trajet accompli avec une nourriture insuffisante et une eau rare, le contraste entre d’une part les riches ressources naturelles et l’atmosphère humide de leur patrie, et d’autre part l’air sec et anémiant du désert, les fatigues et les privations imposées par leurs maîtres et par les circonstances dans lesquelles ils se trouvent, ont peu à peu ruiné leur jeune force. Le souvenir de la patrie disparue en chemin, la crainte d’un futur inconnu, le voyage interminable sous les coups, la faim, la soif et l’épuisement mortel, ont paralysé leurs dernières facultés de résistance. Si les pauvres créatures manquent de forces pour se lever et marcher de nouveau, elles sont tout simplement abandonnées, et leur esprit s’éteint lentement sous l’effet destructeur des rayons du soleil, de la faim et de la soif…

Premier dépeuplement d’un continent

Après le passage des négriers arabes, Stanley prétendra que dans certaines régions d’Afrique, il ne subsistait guère plus de 1 % de la population. « Le sang noir ruisselle vers le nord, l’équateur sent le cadavre> », écrit également le célèbre explorateur. À l’arrivée enfin, la « marchandise » était offerte aux amateurs dans les marchés prévus à cet effet. Voyons ce qu’en dit un témoin européen qui assista à ces ventes d’esclaves :

Il y a deux ou trois rues près le dit Cancalli (quartier du Caire), où se vendent les pauvres esclaves, où j’en ay vu plus de quatre cents pour un coup, la plupart desquels sont noirs : qu’ils dérobent sur les frontières du Pretre-Jan ?

Ils les font ranger par ordre contre la muraille tous nuds, les mains liées par derrières, afin qu’on les puisse mieux contempler, et voir s’ils ont quelque défectuosité, et avant que de les mener au marché, ils les font aller au bain, leur peignent et tressent les cheveux assés mignardement, pour les mieux vendre, leur mettent bracelets et anneaux aux bras, et aux jambes, des pendants aux oreilles, aux doigts et au bout des tresses de leurs cheveux ; et de ceste façon sont menés au marché, et maguignondés comme chevaux. Les filles à la différence des garçons, ont seulement un petit linge au tour pour couvrir leurs parties honteuses : là est permis à chacun de les visiter et manier devant et derrière, de les faire marcher et courir, parler et chanter, regarder aux dents, sentir si leur haleine n’est point puante : et comme on est prest de faire marché, si c’est une fille, ils la retirent seulement un peu à l’écart, qu’ils couvrent d’un grand drap, où elle est amplement visitée en présence de l’acheteur par des matrones à ce commises pour cognoistre si elle est pucelle. Cela estant, elle vaut davantage.

Arrivés en terres arabo-musulmanes, les captifs africains allaient se révolter. En Mésopotamie, fut déportée une masse considérable de captifs noirs. Ces hommes appelés Zends étaient originaires pour la plupart d’Afrique orientale. Ils étaient affectés à la construction de villes comme Bagdad et Basra. Ceci dans le vaste cadre d’un trafic qui allait prospérer pendant plus d’un millénaire. Les Zends considérés comme des sous-hommes par les Arabes, avaient la réputation, une fois réduits en esclavage, de se satisfaire assez rapidement de leur sort, donc particulièrement destinés au servage.

Ainsi, l’essor de la traite transsaharienne et orientale fut aussi inséparable de celui du racisme. Depuis la nuit des temps, c’est un moyen simple et bassement efficace pour nier la dignité humaine de ceux que l’on voudrait asservir. Les Arabes employaient le mot Zendj dans une nuance péjorative et méprisante : « Affamé », disaient-ils, « le Zendj vole ; rassasié, le Zendj viole. » Dans ce pays les Noirs étaient affectés aux tâches les plus rebutantes. Parqués sur leur lieu de travail dans des conditions misérables, ils percevaient pour toute nourriture quelques poignées de semoule et des dattes. Les Africains laisseront éclater leur haine avec l’objectif de détruire Bagdad, la cité symbole de tous les vices. Armés de simples gourdins ou de houes et formés en petites bandes, ils se soulevèrent dès l’an 689. Cette première insurrection se produisit au cours du gouvernement de Khâlid ibn `Abdallah, successeur de Mus`ab ibn al-Zubayr.

Les révoltés qui s’étaient organisés avaient réussi par la suite, à se procurer des armes. Ils se fortifièrent dans des camps installés à des endroits inaccessibles. Et à partir de ces différents points, ils lançaient des raids. Un grand nombre d’embuscades et de batailles tourneront à leur avantage. Ils réussirent par la suite à s’emparer de principales villes du bas Irak et du Khûzistân comme al-Ubulla, Abbâdân, Basra, Wâsit, Djubba, Ahwâz etc. Les troupes abbassides allaient toutefois réussir à réoccuper sans mal, toutes ces villes que les Zends avaient prises, pillées puis abandonnées. Les Zends seront finalement vaincus, les prisonniers remis en esclavage ou décapités et leurs cadavres pendus au gibet. Ceci ne les dissuadera pas de fomenter une seconde révolte mieux organisée. Cette insurrection eut lieu cinq ans plus tard, en 694.

Elle semble avoir été plus importante que la première, et surtout mieux préparée. Cette fois, les Zends furent rejoints par d’autres Noirs déserteurs des armées du calife, des esclaves gardiens de troupeaux venus du Sind en Inde et aussi d’autres originaires de l’intérieur du continent africain. Les insurgés infligèrent dans un premier temps, une lourde défaite à l’armée du calife venue de Bagdad, avant d’être battus. Les armées arabes furent néanmoins obligées de s’y prendre à deux fois pour les écraser. Quant à la troisième révolte des Zends, elle est la plus connue et la plus importante. Elle secoua très fortement le bas Irak et le Khûzistân, causant des dégâts matériels énormes et des centaines de milliers de morts voire plus de deux millions selon certaines sources.

 

La révolte des damnés de la terre

C’est le 7 septembre 869, que sous les ordres d’un chef charismatique, Ali Ben Mohammed surnommé Sâhib al-Zandj qui veut dire le »Maître des Zends » que les Africains se soulevèrent. L’homme était d’origines assez obscures – mais avait visiblement pu approcher les classes dirigeantes de son époque. Il était également un poète talentueux, instruit, versé dans les sciences occultes et socialement engagé dans des actions d’aide auprès des enfants. Il leur apprenait à lire et à se familiariser avec des matières comme la grammaire et l’astronomie. Ali Ben Mohammed avait déjà fomenté plusieurs soulèvements dans d’autres régions du pays, avant de réussir, à la tête des Zends, la plus grande insurrection d’esclaves de l’histoire du monde musulman. En fait la période était favorable à l’expansion et à la réussite pour les insurgés.

Le pouvoir central n’était pas en mesure, pour des raisons intérieures et extérieures, de les combattre efficacement. Bagdad la capitale était livrée à une indescriptible anarchie, après le meurtre du calife al-Mutawaki. Les officiers turcs de la garde prétorienne avaient imposé à sa suite, entre 870 et 874, quatre califes sans réel pouvoir et entièrement à leur merci. Dans de nombreuses provinces, les populations pauvres et souvent affamées défiaient épisodiquement l’autorité des gouverneurs. Quant aux régions situées sur les hauts plateaux du Kurdistan, sur les fars, au sud de l’Iran et le Sind au bord du golf d’Oman, elles s’étaient tout simplement déclarées indépendantes du califat et dirigées par la dynastie de Ya qab al-Saffas (863-902.)

Il faut dire aussi que la zone des marais du Bas-Irak, appelée le Khûzistân, était presque impénétrable. Ses nombreux canaux en interdisaient l’accès à de gros bâtiments capables de transporter des troupes. Cette région offrait également des refuges aux révoltés, qui pouvaient apparaître aussi facilement qu’ils décrochaient devant un adversaire dérouté. Ali Ben Mohammed n’était pas Zendj, mais allié providentiel des Africains. C’était un chef arabe qui réclamait l’égalité de tous les hommes, sans distinction de couleur. Cet ancien esclave blanc avait longtemps fraternisé avec des asservis de toutes origines. C’est donc sous son commandement, que les Zends se soulevèrent à nouveau lors de ce que la mémoire arabe retient comme étant la terrible guerre des Zends. Ils vont piller de nombreuses villes, massacrer les habitants et mettre en déroute les troupes envoyées pour combattre l’insurrection.

Une forte armée partie de Bagdad sous le commandement du général Abu Mansur, fut taillée en pièces par les Africains. Ces derniers vont également battre et mettre en fuite les quatre mille hommes de l’armée commandée par le général turc Abu Hilal. Un millier de ses soldats sera massacré tandis que de nombreux prisonniers ramenés par les Zends seront à leur tour, mis à mort. Les insurgés s’emparèrent de 24 navires de haute mer qui remontaient vers Basra. Cette révolte avait fini par être populaire. Les Zends réussirent à gagner la sympathie de nombreux paysans libres et même de pèlerins de passage. Après s’être affranchis, ils organisèrent un embryon d’État avec une administration et des tribunaux. Dans cette nouvelle entité autonome, ils appliquaient la loi du talion aux Arabes vaincus et aux soldats turcs, qui étaient réduits en esclavage et objet de trafic.

Les Zends attaqueront par surprise et feront tomber Basra, sur trois fronts, le vendredi 7 septembre 871 à l’heure de la prière. Ils fixèrent ensuite leur capitale dans la ville proche de Al-Muhtara, siège de leur commandement militaire et administratif. Solidement installés, ils frappèrent leur propre monnaie, organisaient leur État tout en essayant, de nouer des relations diplomatiques avec d’autres mouvements contemporains comme ceux des Karmates de Hamdân Karmat, et des Saffârides de Ya`kûb ibn al-Layth. Les Zends tiendront pendant près de quatorze ans, avant d’être écrasés en 883, par une coalition de troupes envoyées par les califes locaux. Car ils étaient devenus entre-temps, la principale préoccupation du califat de Bagdad. Celui-ci décidera d’agir méthodiquement, nettoyant tout sur son passage pour obliger les Zends à s’enfermer dans la région des canaux.

Ils y subiront ensuite, un long siège dirigé par al-Muwaffak et son fils, Abû l`Abbâs (le futur calife, al-Mu`tadid.) Malgré une résistance acharnée pendant plus de deux ans de siège, l’ardeur des combattants africains devait progressivement retomber. Car Ali Ben Mohammed qui s’était proclamé Mahdi, descendant du prophète, avait fini par mettre en place des structures très hiérarchisées et particulièrement inégalitaires. Rompant avec les principes qu’il affichait au départ de leur aventure, Ali Ben Mohammed faisait des Noirs les principales victimes reléguées au bas de l’échelle sociale. En fait, jusqu’à l’abolition totale de l’esclavage au XXe siècle, dans les pays centraux de l’Islam même affranchis, jamais un Noir ne s’élevait au-dessus du niveau le plus bas de ces sociétés.

Certes de nombreux fils ou petit-fils de concubines noires, se sont illustrés à la tête d’armées arabes voire même du premier califat, comme Omar et Amr Ibn al As, conquérant de l’Égypte. Et le célèbre eunuque nubien Abû’l-Musk Kafur, devint régent d’Égypte au Xe siècle. Mais pour illustrer le mépris qu’il inspirait à ses compatriotes, le grand poète arabe Al Mutanabbi lui dédia cette satire injurieuse :

Pour qu’un esclave pervers assassine son maître

Ou le trahisse, faut-il le former en Égypte ?

Là-bas, l’eunuque est devenu le chef d’esclaves en cavale,

L’homme libre est asservi ; on obéit à l’esclave.

L’esclave n’est pas un frère pour l’homme libre et pieux

Même s’il est né dans des habits d’homme libre.

N’achète pas un esclave sans acheter une trique

Car les esclaves sont infects et bons à rien.

Jamais je n’aurais pensé vivre pour voir le jour

Où un chien me ferait du mal et en serait loué

Pas plus que je n’imaginais voir disparaître

Les hommes dignes de ce nom

Et subsister l’image du père de la générosité

Et voir ce nègre avec sa lèvre percée de chameau

Obéi par ces lâches mercenaires.

Qui a jamais enseigné la noblesse à ce nègre eunuque ?

Sa parentèle « blanche » ou ses royaux ancêtres ?

Ou son oreille qui saigne dans les mains du négrier,

Ou sa valeur, car pour deux sous on le rejetterait ?

Il faut l’excuser compte tenu de toute bassesse –

Mais une excuse est parfois un reproche –

Et s’il en est ainsi parce que les étalons blancs

Sont incapables de noblesse, alors que dire

D’eunuques noirs ?

Et le poète d’ajouter

Celui qui vous tient par sa parole ne ressemble pas à celui qui vous tient dans sa prison –

La mortalité de l’esclave noir est limitée par son sexe puant et ses dents.

Et si tu as des doutes sur sa personne et sa condition

Vois quelle est sa race.

Celui qui est monté trop haut pour son mérite ne peut pour autant s’arracher à ses origines.

En Irak aussi malgré ses principes égalitaires affichés au début de l’insurrection, Ali Ben Mohammed – sans doute animé du même mépris à l’encontre des Noirs – fera que dans son organisation sociale, les richesses et les titres soient réservés à ses seuls compagnons blancs. Ceci explique que les Zends finirent par ne plus savoir, pourquoi ils se battaient. Tandis qu’en face, les troupes adverses accueillaient les déserteurs à bras ouverts, avec honneur en les comblant de cadeaux à la vue des assiégés. Et pour saper encore plus le moral des combattants, ils poussaient vers leurs défenses, des embarcations remplies de têtes de leurs compagnons tués. Finalement, au terme de nombreux assauts des forces coalisées, Ali Ben Mohammed le chef des Zends, fut tué.

Tout son État-major et ses officiers seront également tués ou faits prisonniers et transférés à Bagdad où ils seront décapités deux ans plus tard. La plupart des résistants africains préféreront la mort les armes à la main plutôt que la reddition. Beaucoup de ceux qui furent pris vivants, seront égorgés un par un, tandis que d’autres subiront d’atroces supplices. Cependant, al-Muffawaq frère du calife al-Mutamid qui avait si longtemps combattu les Zends, décida de gracier beaucoup d’entre eux qu’il incorporera dans les armées du calife, rendant ainsi hommage à la bravoure et à la combativité des Africains. En fait contrairement aux thèses de certains auteurs, cette guerre des Zends ne fut nullement une cascade d’affrontements obscurs mal connus et sans dates. Ce sursaut des esclaves contre l’asservissement, durant quatorze longues années, entre 869 et 883, aura fait en terre d’islam selon les historiens arabes, entre 500 000 et 2 millions de victimes.

Le résultat de ce conflit meurtrier fut la disparition des chantiers qui avaient vu le martyre des esclaves noirs, avec l’abandon des entreprises de dessalage des terres du marais. Et après cela il n’y eut presque plus jamais de culture de la canne à sucre dans cette région. En fait l’esclavage productif des Africains dans ce pays fut au demeurant un désastre. Quant aux différentes révoltes des Zends, elles auront sonné le glas d’une manière générale, à l’exploitation massive de la main-d’œuvre noire dans le monde arabe. Ces révoltes restent également dans la mémoire arabe, comme les événements majeurs ayant sérieusement ébranlé les fondements mêmes de ce qui restait de l’empire de Mésopotamie et marqué le début de son déclin, bien avant le coup de grâce, qui sera porté par les envahisseurs mongols au XIIIe siècle.

Pour ce qui est de cette traite en direction des pays arabo-musulmans, elle fut la plus longue de l’histoire car faut-il le rappeler, l’Arabie Saoudite et la Mauritanie n’ont « officiellement » aboli l’esclavage qu’en 1962 pour le premier pays et en 1980 pour le second, longtemps après la Tunisie et l’Algérie (1846) et les pays d’Europe. On peut soutenir que le commerce négrier et les expéditions guerrières des Arabo-musulmans, furent pour l’Afrique noire et tout au long des siècles, bien plus dévastateurs que la traite atlantique. Dans la traite transsaharienne et orientale, les Arabes destinaient la plupart des femmes noires aux harems et castraient les hommes comme nous l’avons vu, par des procédés très rudimentaires qui causaient une mortalité considérable. Leurs possibilités de se reproduire étaient ainsi annihilées.

Pour les survivants, tous ceux qui, ayant atteint un certain âge, étaient mis à mort comme bouches inutiles. Ainsi, en dépit des masses énormes de populations importées, seule une minorité de déportés africains, a pu se perpétrer dans le monde musulman. Ce qui explique que les descendants d’esclaves africains ont presque tous disparu sans laisser de traces. Ils sont aujourd’hui presque inexistants en Orient. Il est certain que la pratique généralisée de la castration, en est l’un des principaux facteurs. Quant aux conditions de vie de la majorité des survivants, un voyageur anglais rapporte qu’elles « étaient tellement éprouvantes, que cinq à six ans suffisaient pour supprimer une génération entière d’esclaves. Il fallait à nouveau refaire le plein. » Un tel génocide, chose curieuse, très nombreux sont ceux qui souhaiteraient le voir recouvert à jamais du voile de l’oubli, souvent au nom d’une certaine solidarité religieuse voire politique.

Raison pour laquelle, la plupart des historiens africains ou autres, ont restreint le champ de leurs recherches sur les traites négrières à celle pratiquée par les nations occidentales. Notre propos n’a rien de moralisateur, car comment comparer ce qui fut, compte tenu des mentalités et des sensibilités de l’époque, avec notre présent. Le souhait est que les générations futures soient informées de l’antériorité et de la dimension de la traite transsaharienne et orientale. Et que les nations arabo-musulmanes se penchent enfin sur cette sinistre page de leur histoire, assument leur responsabilité pleine, entière et prononcent un jour leur aggiornamento comme les autres et c’est cela aussi, l’Histoire.

Tidiane N’Diaye
Source : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11158

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