Le secteur informel, un moteur de développement inclusif adapté aux économies africaines.

Les activités informelles ne se résument pas seulement à des stratégies de survie mais à des choix libres et conscient des populations africaines. On y trouve un certain nombre de véritables micro-entrepreneurs. Il serait donc intéressant de savoir si le niveau d’éducation, et partant de qualification[5] influence cette orientation vers l’économie formelle. Autrement dit, les travailleurs du secteur informel y sont-ils délibérément ou alors c’est un pis-aller, une roue de secours lorsqu’il n’y a plus d’issue dans le secteur public et privé ?

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Le secteur informel, un moteur de développement inclusif adapté aux économies africaines.
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Résumé : Dans les pays industrialisés, on a pris l’habitude de considérer les marchés du travail comme le lieu où l’offre et la demande se rencontrent. Or dans un environnement africain où l’auto-emploi et le micro-entrepreneuriat constituent le mode dominant d’insertion sur le marché du travail, la frontière même entre offre et demande de travail devient floue.

L’informalité est la norme en Afrique.

La norme est une frontière mouvante. La norme en effet, a une dimension axiologique qu’il faut considérer et respecter. Il en est de même pour les économies africaines, qui s’épanouissent, tant bien que mal dans le secteur informel[1]. Dans cette analyse, il ne s’agit point de faire l’apologie de l’informalité mais de la présenter comme une alternative pour le développement inclusif et la transformation structurelle de l’Afrique.

Figure 1: 6 des 10 économies les plus dynamiques sont en Afrique. @CI, 2018

Selon le Fonds monétaire international[2] (FMI), 6 des 10 économies à la croissance la plus rapide en 2018 sont situées en Afrique. L’Ethiopie avec 8,3 % de croissance, est en tête des économies les plus dynamiques, suivi du Ghana , selon les prévisions du FMI. La reprise économique se poursuit dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne où c’est le secteur informel qui impulse et propulse le changement. Et comme l’atteste une autre étude[3] de l’Agence Française de Développement (AFD) :

« la plupart des emplois dans les pays en développement (PED) se trouvent dans l’économie informelle […]. On peut même penser que la crise économique mondiale renforce le poids de l’informel en raison des pertes d’emplois affectant les autres secteurs d’activité économique. Mieux comprendre le fonctionnement des économies de ces pays requiert donc une meilleure connaissance de l’informel. »

Promouvoir le secteur informel serait-il davantage bénéfique ?

Un grand nombre de travailleurs et d’unités économiques choisissent d’échapper au contrôle de l’État parce qu’il leur serait trop coûteux de se soumettre à la législation. Et dans de nombreux cas, les obliger à respecter ces règles ne se traduirait pas par une plus grande efficacité économique, même s’ils devaient contribuer au financement des biens publics dont ils profitent. Il est essentiel de tenir compte de cette réalité et d’éviter une vision normative de la formalité lorsque l’on analyse les marchés du travail en Afrique subsaharienne.

Figure 2: Incidence de l’emploi informel par région

Comme on peut le constater dans cette figure, le secteur informel génère plus d’emploi que le formel en Amérique Latine, Asie et en Afrique. En Egypte par exemple, le nombre d’employés dans le secteur informel est presqu’égal à celui du secteur public. C’est une bouée de sauvetage face à la crise de l’emploi. Au Sénégal, le Recensement général des entreprises (RGE) publié à la fin du premier trimestre 2017, sur quelque 407 000 « unités économiques » dénombrées, plus de la moitié exercent leur activité dans le commerce. Or « plus de 96 % sont des entreprises individuelles et 97 % des unités économiques recensées sont informelles ».  L’informalité y est donc indispensable pour la lutte contre la pauvreté.

« Un marché du travail qui fonctionne bien n’est pas nécessairement synonyme d’un marché du travail formel[4]»

souligne, à ce propos, Martin Rama, Directeur du Rapport sur le développement dans le monde 2013, dans sa préface de l’ouvrage de l’AFD sur les marchés urbains du travail en Afrique Subsaharienne.

En effet, la majorité des activités économiques en Afrique sont informelles, viennent  ensuite  les  emplois  du  secteur  public. L’informalité est donc la norme. Il s’agit là d’un enjeu capital car négliger les opérateurs du marché informel, c’est s’exposer à des crises sociopolitiques ; comme les « printemps arabes » de 2011, qui ont débuté en Tunisie par l’immolation d’un vendeur de rue informel de fruits et légumes maltraité par la police.

L’éducation influence-t-elle l’orientation vers le secteur informel ?

Les activités informelles ne se résument pas seulement à des stratégies de survie mais à des choix libres et conscient des populations africaines. On y trouve un certain nombre de véritables micro-entrepreneurs. Il serait donc intéressant de savoir si le niveau d’éducation, et partant de qualification[5] influence cette orientation vers l’économie formelle. Autrement dit, les travailleurs du secteur informel y sont-ils délibérément ou alors c’est un pis-aller, une roue de secours lorsqu’il n’y a plus d’issue dans le secteur public et privé ?

Pierre Tegoum, se penchera sur la question, avec comme cadre d’analyse le Cameroun[6]. Il démontre que l’éducation joue un rôle fondamental dans la situation professionnelle des personnes actives au Cameroun. L’insertion dans le secteur informel y est principalement déterminée par le contexte familial. En outre, la probabilité d’intégrer le secteur informel diminue avec le niveau d’instruction tandis que celle d’être chômeur et d’intégrer le secteur formel augmente avec le niveau d’instruction. Il faut donc améliorer l’accessibilité et qualité de l’éducation, au moins jusqu’au premier cycle de l’éducation secondaire.

Conclusion

Notre objectif était de montrer que le secteur informel est un vecteur de développement local et d’intégration par le bas en Afrique. Sa formalisation peut contribuer à la transformation structurelle et durable de l’Afrique. Les décideurs doivent faire du secteur informel un véritable partenaire de la politique de développement et d’intégration en Afrique[7]. Car la croissance actuelle ne suffit pas, c’est d’une transformation économique et sociale qu’a besoin l’Afrique. Des politiques publiques seront nécessaires pour encourager la diversification économique, renforcer la compétitivité et promouvoir des activités plus créatrices d’emploi et de valeur sur le sol africain.

[1] Pour rappel, le FMI a redéfini le cadre du secteur informel. Pour l’institution « ce terme englobe les entreprises familiales qui produisent une certaine valeur marchande sans être enregistrées et plus largement, la production souterraine résultant d’activités productives qui sont le fait d’entreprises enregistrées, mais peuvent ne pas être déclarées aux autorités en vue d’échapper à la réglementation ou à l’impôt, ou parce qu’elles sont simplement illégales. »

[2] FMI, « Perspectives de l’économie mondiale, avril 2018 », IMF, consulté le 22 juin 2018, https://www.imf.org/fr/Publications/WEO/Issues/2018/03/20/world-economic-outlook-april-2018.

[3] Jean-Pierre Cling et al., L’économie informelle dans les pays en développement (AFD, 2012).

[4] DE VREYER Philippe et ROUBAUD François, éd., Les marchés urbains du travail en Afrique subsaharienne, IRD/AFD, Africa Development Forum (Marseille: IRD Éditions, 2013)., p. 11.

[5] « La qualification en Afrique : changement de paradigme vers le développement des compétences techniques et professionnelles | ADEA », consulté le 20 juin 2018, http://www.adeanet.org/fr/blogs/la-qualification-en-afrique-changement-de-paradigme-vers-le-developpement-des-competences.

[6] Pierre Nguetse Tegoum, « 2.2. Analyse des rendements de l’éducation dans le secteur informel au Cameroun [40] », L’économie informelle dans les pays en développement, 2012, 1129.

[7] Issofou Njifen, « L’informalité: un nouveau paradigme de développement et d’intégration « par le bas » en Afrique », African Development Review 26, no S1 (s. d.): 21‑32, https://doi.org/10.1111/1467-8268.12090.

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